«La disparition de Kat Vandale»: l’art de mourir à tout prix

Christian Giguère
Photo: Valerian Matazaud Christian Giguère

La misère prend parfois des formes étonnantes. Dans cette triste histoire de vengeance mettant en scène le milieu des danseuses à 10 $, des escortes et des actrices pornos, elle endosse même celle de l’affranchissement des tabous… Au centre de la toile, Kat Vandale, star du porno issue d’un milieu bourgeois conservateur, apparaît comme une sorte de comète incandescente. Aussi ambitieuse et décidée que belle et cultivée, elle a réussi à séduire des chefs de gang et des politiciens véreux, qui sont prêts à tout pour assurer son bonheur. Mais voilà qu’une sordide vidéo se met à circuler sur les réseaux sociaux et que ce fragile équilibre s’écroule en mettant en danger toute une foule de personnages « importants ». Et tout à coup, on constate que Kat Vandale s’est évaporée.

Tout le monde se lance à sa recherche ; les policiers, les Italiens, les Haïtiens et ses rares amis. Même le lecteur la perdra en cours de route et se mettra à faire des conjectures sur son sort… jusqu’à ce qu’on la retrouve. On ne vous dira évidemment pas comment ni dans quel état, sinon que le récit de Christian Giguère prend, dès la disparition de Kat Vandale, l’allure d’un conte moral. Certains personnages y sont fort bien esquissés, d’autres à peine effleurés, mais partout transpire le malheur, la superficialité et la fausse aisance de tous ceux qui se définissent à partir des apparences et de l’illusion du pouvoir.

L’écriture de Giguère est intéressante lorsque surgissent, parmi les pistes qui s’entrecroisent, ses réflexions sur la vie en général et la littérature en particulier. Sa peinture des différents milieux que fréquente son héroïne est souvent fort juste, même s’il arrive parfois qu’il frôle la caricature. Une seule fausse note : l’intrigue trop lourde, trop touffue et souvent empêtrée dans des détails inutiles. Mais ne chipotons pas : pour un premier livre, c’est très réussi.

Extrait de « La disparition de Kat Vandale »

« Enzo avait décidé de devenir Québécois. Ses enfants avaient fréquenté l’école francophone, fait des études de droit et de médecine à l’Université de Montréal, et s’étaient liés d’amitié avec la descendance hippie des grandes familles bourgeoises d’Outremont. Ils vivaient aujourd’hui dans de grandes maisons près du Jardin botanique, envoyaient leurs enfants au Collège Jean-Eudes et, fiers de leur abonnement annuel au Théâtre du Nouveau-Monde, pouvaient gloser deux ou trois minutes d’affilée sur l’oeuvre de Wajdi Mouawad. »

La disparition de Kat Vandale

★★★

Christian Giguère, Héliotrope Noir, Montréal, 2018, 210 pages