«Corps»: apprivoiser son corps

Chloé Savoie-Bernard
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Chloé Savoie-Bernard

Des femmes savantes, le premier recueil de nouvelles de Chloé Savoie-Bernard, était déjà peuplé de personnages refusant que leur corps les définisse. Rien de surprenant donc que l’écrivaine s’avoue aujourd’hui obsédée par les corps dans le liminaire de ce collectif réunissant des fictions de treize écrivains (Catherine Mavrikakis, Carole David, Anne-Renée Caillé) et d’un chanteur (Philémon Cimon qui, comme il l’a souvent fait sur disque, frémit en contemplant la beauté du monde).

Les mystères d’un corps préservant jalousement ses secrets, bien qu’on y soit chaque jour emprisonné, tentent d’être percés par Martine Delvaux, inquiète des secousses que son coeur brisé impose jusque dans sa chair, ou par Maxime Raymond-Bock, réfléchissant au corps qui consigne parfois le souvenir des pires tragédies.

Alice Michaud-Lapointe peine pour sa part à soigner son hypocondrie et se « demande encore comment on apprend à faire confiance à son corps, à ne pas douter de lui, à ne pas croire que ses desseins sont impénétrables, parfois néfastes », un texte nommant avec une vertigineuse justesse l’angoisse du corps qui semble faire à sa tête.

Le corps est aussi le lieu de la violence symbolique chez Marilou Craft, qui donne à voir tous les affligeants messages libidineux d’hommes envisageant leur sexualité comme d’autres préparent un safari, ou chez Katia Belkhodja, qui se réjouit de mettre au monde un garçon. Bravo à Kevin Lambert qui, faut le faire, vomit l’hétéronormativité avec autant de provocante perversité que dans son explosif roman Tu aimeras ce que tu as tué.

Impitoyables et irrévérencieux, plusieurs de ces textes récusent le personnage de fiction comme outil littéraire principal (surtout chez Maude Veilleux), au profit d’une écriture de l’intime multipliant les vérités, plutôt que d’en imposer une seule. Interroger son propre corps, avant de s’imaginer dans celui des autres, est ici un nécessaire exercice d’humilité.

 

Extrait de « Corps »

« Certains sont obsédés par l’ajustement des lumières qu’il y a dans une pièce. Ils ferment rideaux et stores, multiplient les lampes, allument puis éteignent des bougies, à la recherche de l’éclairage idéal. D’autres ne jurent que par les chiffres, les équations, savent toujours la température, l’heure, le nombre de pas qu’ils ont fait durant la journée. Je suis obsédée par les corps. Je pourrais tout dire de celui du barista au café ce matin, épaules tombantes, sourire franc et dans les cheveux de petits résidus blancs laissés par du gel. Je pourrais vous parler de celui de la fille qui marchait devant moi sur le trottoir, corps dessiné par le sport — crossfit ? triathlon ? —, mains aux ongles grenat et nuque étroite. »

Chloé Savoie-Bernard

Corps

★★★ 1/2

Sous la direction de Chloé Savoie-Bernard, Triptyque, Montréal, 2018, 150 pages