«Pinsonia (1500-2011)»: Rodolphe Lasnes ou l’invention des tropiques

Rodolphe Lasnes arrive à construire un univers parfaitement maîtrisé, à la fois proche de «¡Ubre !» et plus ambitieux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rodolphe Lasnes arrive à construire un univers parfaitement maîtrisé, à la fois proche de «¡Ubre !» et plus ambitieux.

Après Extraits du carnet d’observation de la femme et ¡Ubre ! (Leméac, 2008 et 2011), Rodolphe Lasnes, aujourd’hui basé à Montréal mais né en France en 1971, poursuit une oeuvre décidément marquée par l’imaginaire.

Paco Fater, le narrateur principal de son troisième roman, Pinsonia (1500-2011), est un jeune journaliste désabusé, chargé des notices nécrologiques dans un tabloïd de Villa Nova, la capitale de la minuscule république de Pinsonia, au nord du Brésil. « Chaque ville a son odeur. Celle de Villa Nova, c’est marée basse, moisissure et feux de poubelles. »

À l’automne 2011, après la mort violente et suspecte de Wesley Rebelo, Paco va découvrir que son ami travaillait à un documentaire-choc déboulonnant certaines vérités inventées de ce pays où pullulent les « banques nébuleuses, les casinos, les avocats et les bordels » et dirigé par un « gouvernement mythomane ».

Rodolphe Lasnes s’appuie ici en bonne partie sur l’histoire réelle de la république de Counani, proclamée en 1886 par un trio d’aventuriers français sans scrupule. Entre l’utopie et le canular, ce bout de terre contesté situé à la lisière du Brésil et de la Guyane française aura tenu bon jusqu’en 1912.

De la découverte réelle de l’Amazone en 1500 par Vicente Yáñez Pinzón, qui avait été l’un des lieutenants de Christophe Colomb, en passant par les négociations entourant le traité d’Utrecht en 1713, jusqu’à la désintégration de Counani, le roman fait alterner la quête un peu hallucinée de Paco Fater avec le scénario d’un film hagiographique conçu à la gloire des « créateurs » de cet Eldorado de pacotille.

On y suit de près dans Villa Nova les zigzags du narrateur, fan de Sonic Youth toujours vêtu de noir, ses nuits humides et alcoolisées, et on y sent l’angoisse qui monte peu à peu jusqu’à déborder, tandis que gronde une révolte sociale dont les fondements sont peut-être aussi toc que les mythes nationaux.

Sans en avoir l’air, le récit de Pinsonia (1500-2011) se situe au confluent parfait de deux mouvements qui l’irriguent. D’un côté, on y découvre, dans l’ordre, le destin d’explorateurs et de conquérants, de petits escrocs et de mythomanes qui ont convergé vers les promesses de l’Amazonie. De l’autre, s’y dessine comme une flèche le désir de fuite et d’ailleurs de Paco, qui rêve de s’exiler pour de bon à New York.

Mélangeant roman noir, récit historique et uchronie tropicale, à coups de détails criants de vérité et d’habile fumisterie, Rodolphe Lasnes arrive à construire un univers parfaitement maîtrisé, à la fois proche de¡Ubre ! et plus ambitieux.

Le genre confinant un peu aux clichés — l’alcool, la moiteur, la corruption, les femmes —, l’issue pourra peut-être toutefois sembler prévisible. Mais la voix est juste et la feinte est au rendez-vous.

Extrait de « Pinsonia (1500-2011) »

« Une fois diplômé, après des mois de galère, de recherche d’emploi, je me suis résolu à faire comme tout le monde, j’ai payé pour obtenir ce poste de misère dans un journal de merde, parce que je n’avais pas les moyens d’investir dans un travail plus gratifiant. J’ai soigné mon ego en me faisant croire qu’écrire l’histoire des morts c’était un peu mon domaine, à une majuscule près. »

Pinsonia (1500-2011)

★★★★

Rodolphe Lasnes, Leméac, Montréal, 2018, 240 pages