Justin Trudeau ou l'égoportrait comme politique internationale

Justin Trudeau a fait parler de lui dans la presse internationale lors de son voyage en Inde, sa propension à porter le costume traditionnel soulevant les moqueries.
Photo: Narinder Nanu Agence France-Presse Justin Trudeau a fait parler de lui dans la presse internationale lors de son voyage en Inde, sa propension à porter le costume traditionnel soulevant les moqueries.

Un vent de fraîcheur a soufflé, mais il est bel et bien en train de tomber. Deux ans et demi après son élection, et l’espoir d’une politique étrangère renouvelée au lendemain de la décennie sombre et brutale de l’ère Harper, Justin Trudeau est encore loin du point de rupture annoncé en campagne électorale, estime le chercheur et spécialiste des questions internationales Jocelyn Coulon en évoquant les hésitations et les nombreuses erreurs du premier ministre, dont la dernière en date tient dans l’image persistante d’une famille déguisée en sikh devant le Temple d’or à Amritsar, au Pendjab, lors d’un voyage officiel en Inde.

Pis, « sur plusieurs aspects de son programme […], les décisions s’éloignent à ce point des intentions originelles [sur le maintien de la paix, l’aide au développement, les relations avec la Russie, l’attitude dans le conflit israélo-palestinien ou le réengagement en Afrique] que le résultat » s’inscrit « dans la continuité de l’ancien gouvernement conservateur » plutôt que dans une vision neuve de la place du Canada dans le monde. Un vide qui risque d’ailleurs de coûter au pays le siège au Conseil de sécurité de l’ONU que convoite le gouvernement de Justin Trudeau pour 2020 afin d’actualiser son slogan « Le Canada est de retour », indique Jocelyn Coulon dans Un selfie avec Justin Trudeau (Québec Amérique), essai percutant sur une diplomatie canadienne qui, à trop chercher l’image, finit par oublier les idées.

Photo: Anthony Wallace Agence France-Presse Le premier ministre Justin Trudeau pose pour un égoportrait en compagnie de Greg So, qui était alors secrétaire au Commerce et au Développement économique de Hong Kong, le 6 septembre 2016 à Hong Kong.

« Indéniablement, on a bien accueilli l’arrivée de Trudeau au pouvoir un peu partout dans le monde », écrit Jocelyn Coulon, qui a été acteur et témoin de l’élaboration et de la mise en oeuvre de la politique étrangère du premier ministre, d’abord au Conseil consultatif du candidat Trudeau, en 2014-2015, puis comme conseiller du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion de 2015 au début de 2017. « Là où il passe, il laisse une impression de dynamisme, d’ouverture et d’écoute. Sa rhétorique sur la diversité, la tolérance, l’accueil représente une véritable bouffée d’air frais à une époque où les discours de haine et de xénophobie ébranlent les sociétés et favorisent l’émergence de forces populistes. »

« Mais dans les rencontres à huis clos, à l’ONU, à l’OTAN, les gens doivent se demander ce que le Canada a désormais à mettre sur la table », poursuit le chercheur et commentateur de l’actualité internationale dans une entrevue accordée mercredi au Devoir. « Parce que, pour le moment, le retour du Canada sur la scène internationale tient bien plus du slogan que de l’action. »

Témoignage de l’intérieur, l’essai se veut aussi le « témoignage d’une déception » face à un premier ministre qui, dit Jocelyn Coulon, « ne comprend pas le monde réel », ce qui en fait un leader « indécis et désorienté » sur la plupart des grands dossiers. « Il cède aux groupes de pression, au détriment de l’intérêt national qui demande de développer une vision stratégique afin d’agir à long terme, écrit-il. Les sondages et les médias exercent sur lui plus d’influence que les avis des ambassadeurs et diplomates. » Et ce manque de repère, ces incertitudes sont devenus un frein évident à l’écriture d’une politique internationale permettant au Canada de renouer avec l’Afrique, avec la Russie, de contribuer au développement du reste du monde et d’y maintenir la paix.

Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Flanqué du maire de la ville française d'Arras, Frédéric Leturque (à gauche), et d'un vétéran, Justin Trudeau pose pour un égoportrait lors de la cérémonie en l'honneur du 100e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy le 9 avril 2017.

« Le Canada va devoir convaincre 128 des 192 États membres de l’ONU pour décrocher un des deux sièges qui vont se libérer au Conseil de sécurité, explique Jocelyn Coulon. Sans aller chercher les 54 pays d’Afrique, le plus gros bloc politique au monde, il n’y arrivera pas », laissant ainsi la voie libre à la Norvège et à l’Irlande, également dans la course. « Or, l’empreinte diplomatique du Canada sur ce continent est en train de s’effacer et rien n’est fait pour renverser cette tendance. »

Le chercheur note entre autres dans son essai que le Canada compte aujourd’hui 21 représentations diplomatiques sur le continent, soit 19 de moins que la Turquie et une de moins que la Corée du Sud, « un pays qui ne parle ni anglais, ni français », mais qui, autant que la Norvège, consacre plus de 0,7 % de son revenu national brut à l’aide publique au développement, soit la recommandation faite par Lester B. Pearson dans les années 1970 et que Justin Trudeau, en campagne électorale, s’était engagé à atteindre. Or, cette aide canadienne est de 0,27 %, après avoir été de 0,32 % sous le gouvernement Harper.

« Les politiciens canadiens doivent aller à la rencontre des Africains s’ils souhaitent que le Canada soit pris au sérieux, écrit-il. Or, en 2016, Justin Trudeau décline une invitation à prononcer un discours lors du sommet des chefs d’État de l’Union africaine de Kigali, au Rwanda ». Une erreur étonnante à la lumière des nombreux conseils et documents préparés à son attention pour lui rappeler l’importance de l’Afrique, « une des clés du retour du Canada sur la scène internationale », rappelle Jocelyn Coulon.

Les relations avec la Russie tombent dans le même vide, souligne l’expert qui, tout en évaluant la difficulté inhérente à la chose, juge ce rapprochement plus que nécessaire. « La Russie occupe 75 % de l’Arctique avec le Canada. Cette région, c’est la prochaine frontière écologique, économique, militaire », qui semble être regardée de loin par un gouvernement trop préoccupé en ce moment par les relations avec le voisin américain, Donald Trump, et ses humeurs changeantes. Or, ce dialogue, de par l’interconnexion entre les deux pays, relève plus de la politique intérieure que d’une politique étrangère qui, elle, pendant ce temps, attend que l’on s’occupe un peu plus sérieusement d’elle.

« La participation aux opérations de maintien de la paix de l’ONU [par l’entremise de Casques bleus qui colorent l’identité internationale du Canada] a été un des axes majeurs de la politique étrangère de l’après-guerre », dit Jocelyn Coulon. Aujourd’hui, elle se résume à l’envoi de six hélicoptères comme soutien aérien à la mission de paix des Nations unies au Mali (MINUSMA) en remplacement des appareils allemands.

Un selfie avec Justin Trudeau

Jocelyn Coulon, Québec Amérique, Montréal, 2018, 254 pages

10 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 avril 2018 07 h 40

    Un premier ministre mou et superficiel

    Justin Trudeau a failli à ses obligations diplomatiques refusant de souhaiter la bienvenue à une délégation belge d’une centaine d’hommes d’affaires, délégation dirigée par le roi de Belgique en personne. C’est une gifle pour ce dernier.

    Il a préféré rencontrer les travailleurs de l’aluminium à qui il promettait ses pensées et ses prières, mais absolument rien dans l’immédiat pour lutter contre le protectionnisme de Trump.

    Quelle est sa priorité ? L’intérêt de l’État ou celui de son parti politique ?

    • Pierre Fortin - Abonné 5 avril 2018 10 h 46

      On doit se rappeler son « Just watch me » lancé à un partisan conservateur lors de sa course à la chefferie du Parti libéral en 2013. Il faisait alors allusion à la boutade de son père, par laquelle celui-ci déchargeait sa mauvaise humeur pendant la crise d'octobre 1970, annonçant sa proclamation de la Loi des mesures de guerre trois jours plus tard.

      Le « Just watch me » de Justin, qu'on peut traduire par « Vous n'avez encore rien vu », nous annonçait-il ainsi l'élévation à l'autorité suprême d'un clown Premier ministre ?

      Eh ben !

  • Gilles Bousquet - Abonné 5 avril 2018 07 h 45

    Et puis après ?

    Il est écrit plus haut : «les hésitations et les nombreuses erreurs du premier ministre, dont la dernière en date tient dans l’image persistante d’une famille déguisée en sikh devant le Temple d’or à Amritsar, au Pendjab, lors d’un voyage officiel en Inde».

    Et puis après ? L'égoportrait, un problème grave ? Pendan ce temps, on reçoit plein de réfugiés légaux ou pas, pendant qu'on manque de main-d'oeuvre, ce qui devrait faire notre affaire. Qu'on laisse donc à Trump, les insultes, sa haine d'Obama, les guerres économiques, les morts collatéraux et les murs.

    • Alain Pérusse - Abonné 5 avril 2018 13 h 04

      Le problème du Premier ministre avec ce voyage supposément officiel a été d'avoir passé sept jours sur huit dans une "photo-op" avec sa famille, au lieu de faire ce qu'il devait faire, au frais de l'État. Ça a donné l'impression, ave les autres "selfies" cumulés par le monde qu'il n'agit que de façon frivole et cette perception va persister jusqu'aux prochaines élections.

  • Colette Pagé - Abonnée 5 avril 2018 08 h 51

    Le culte du Moi et l'appétit d'un PM pour les egos portraits !

    Oubliant son statut de PM , Justin Trudeau, sauf erreur, ex-professeur de théâtre a voulu se déguiser avec les membres de sa famille comme s'ils étaient tous en représentation. Ce côté jovialiste pour un dirigeant d'un pays déplaît de plus en plus aux électeurs qui ont l'impression d'être dirigés par un adolescent.

    À preuve la chute dans les sondages ! Se pourrait-il également que son recul sur certains engagements comme la réforme du mode de scrutin ainsi que son voyage chez l'Aga Khan contribuent également à cette baisse de popularité. Quant au refus de taxer Netflix cela démontre à l'évidence la puissance des lobby du Net auprès de son Gouvernement. Que dire également, dans le cadre de l'arrêt Jordan, de la procrastination dans la nomination des juges au Québec qui contribue aux délais excessifs dans le traitement des dossiers

    • Gilles Bousquet - Abonné 5 avril 2018 09 h 34

      Vous soulignez les mauvais points de ce gouvernement qui sont réels.Le PM Trudeau a le temps de se corriger ou de se faire corriger aux élections fédérales de l'automne 2 019.

    • Serge Lamarche - Abonné 5 avril 2018 17 h 10

      La réforme du scrutin est majeur. Ça résoudrait beaucoup de problèmes. Mais les conservateurs seraient toujours là en nombre.

  • Robert Morin - Inscrit 5 avril 2018 10 h 01

    Le pays du Canada

    Au plus le Canada est la "société distincte" du États-Unis d'Amérique. Une province en somme.

  • Daniel Ouellette - Abonné 5 avril 2018 11 h 39

    La prophétie de Fatima s'est réalisée...

    Mais oui, voyons tous se souviennent de cette importante révélation qu'est le troisième secret de Fatima... LOL

    Pour résumer l'histoire des secrets de Fatima, en 1917 trois enfants disent avoir vu et entendu la vierge à Fatima. En 1941, une des témoins a dévoilé deux des trois secrets en promettant que le troisième secret serait dévoilé en l'an 2000. c'est en 1982 que Lucie dos Santos révéla au pape Jean-Paul II le fameaux secret..." pauvre canada"....