«Le peuple du décor»: la révolte des clochards

Le livre de Danny Plourde présente le charme suranné et rugueux d’un bon vieux roman populaire, habité par une série de personnages attendrissants.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le livre de Danny Plourde présente le charme suranné et rugueux d’un bon vieux roman populaire, habité par une série de personnages attendrissants.

S’agit-il d’une dystopie ou d’une utopie ? Jugez-en par vous-mêmes : à la page 168 de son deuxième roman, Le peuple du décor, Danny Plourde imagine une révolte secouant le centre-ville après la mort d’un itinérant tué par des policiers du SPVM.

« Des indignés s’amènent avec du mobilier urbain : bancs de parc, paniers de poubelle et autres cônes orange qui pullulent à Montréal », écrit le poète lauréat du prix Émile-Nelligan. « Ils montent des barricades de fortune aux deux bouts de la rue Saint-Denis, entre Sainte-Catherine et De Maisonneuve. » Des passants solidaires et des étudiants de l’UQAM les rejoindront bientôt, jusqu’à ce que l’escouade antiémeute fasse le ménage, avec le même sens de la mesure que celui observé pendant le Printemps érable.

S’agit-il donc d’une dystopie ou d’une utopie, que cette vision d’une foule s’unissant aux gens de la rue afin de dénoncer le meurtre d’un des leurs ? Argument en faveur de la première lecture : ce monde où des clochards tombent sous les balles ressemble à un cauchemar. Argument en faveur de la seconde : notre époque se porterait mieux si de simples citoyens protestaient plus souvent contre le tragique sort de ceux dont on ne se soucie jamais. Il y a quelque chose d’utopique à rêver que tant de gens puissent s’arracher à leur cynisme et à leur inertie.

Mais c’est la réalité que décrit Danny Plourde, tranchera sans doute celui qui n’a pas encore oublié la mort d’Alain Magloire, abattu par des policiers le 3 février 2014 à l’angle des rues Berri et Ontario, à l’âge de 41 ans.

Très peu de gifles du mauvais sort séparent la vie normale du bon contribuable de la mendicité, répètent fréquemment les organismes venant en aide aux gens de la rue.

Danny Plourde encapsule cette invitation à la compassion en décrivant la trajectoire de Clovis Agaric, son personnage principal de Marseillais tourmenté par une inextinguible soif de justice, arrivé à Montréal afin de travailler comme intervenant au refuge Le Bercail. Après avoir découvert morts plusieurs des hommes dont il avait soin, il verra lui aussi sa solidité mentale et émotive décliner.

À contresens d’une littérature obsédée par l’intime, l’écrivain met ainsi l’art du roman au service de son indignation. Les idées et la fiction ne font évidemment pas toujours bon ménage, et Le peuple du décor souffre en partie des condamnations sommaires et des caricatures qu’il multiplie, un goût pour le gros trait que rachète au final la juste colère qui l’anime.

Fresque sociale écrite comme on secoue un ami englué dans l’apathie, Le peuple du décor présente le charme suranné et rugueux d’un bon vieux roman populaire, habité par une ribambelle de personnages attendrissants. Danny Plourde prend non seulement la parole au nom des marginaux que sont les gens de la rue, mais aussi au nom des insurgés de l’ombre que sont ces intervenants sacrifiant jours et nuits afin de pallier les renonciations de nos élites pour qui, visiblement, toutes les vies ne s’équivalent pas.

Extrait de « Le peuple du décor »

« Les clochards partent sans faire d’histoires. Et il est là, le problème. Aucun drapeau ne sera mis en berne pour eux. Aucune cornemuse. Aucun coup de canon. Aucune chapelle ardente. Rien. Plusieurs gars du Bercail s’en vont sans gloire chaque année, direction la morgue des corps non réclamés. »

Le peuple du décor

★★★ 1/2

Danny Plourde, XYZ, Montréal, 2018, 294 pages