«Trouville Casino»: dissection d’un fait divers

Christine Montalbetti
Photo: Hélène Bamberger Christine Montalbetti

En camouflant son remarquable souci du détail et sa grande sensibilité sous un humour désinvolte frôlant l’autodérision, Christine Montalbetti offre aux lecteurs l’illusion d’une oeuvre qu’ils pourront décortiquer et vilipender à leur guise.

Or, par une démarche réflexive fascinante et récurrente à l’ensemble de son oeuvre, elle leur tend la main, leur présente le fil emmêlé de ses réflexions, décortique sa démarche et guide leurs pas, osant même freiner leur esprit critique et l’urgence qui les tenaille de connaître le dénouement.

Christine Montalbetti s’intéresse à ce fait divers datant de 2011 où un septuagénaire sans histoire (vraiment ?) a braqué le casino de Trouville, en Normandie, avant de prendre la fuite avec un maigre magot de 7500 euros.

Pour comprendre, elle engage son interlocuteur afin qu’ensemble ils décortiquent la somme de tous les gestes anodins, les habitudes monotones et les pensées redondantes qui ont pu mener à cet événement étonnant. Est-ce la morosité de la pluie qui a entraîné le vieillard à commettre l’inimaginable ? A-t-il recensé les détails de son plan en pratiquant la brasse dans la piscine municipale ? A-t-il répété sa réplique avant de pointer son arme vers la caissière ?

L’écrivaine prend un malin plaisir à se jouer de l’image et du temps, remontant parfois ses suppositions jusqu’au XIXe siècle, et même jusqu’à Jules César, dans un processus très cinématographique qu’elle souligne à grands coups de ralentis, de zooms et de split screens. À peine a-t-on le temps de songer à l’utilité de ses digressions qu’elle nous ramène à l’ordre. « Je vous en supplie, n’écrivez pas sur vos blogs qu’il est dommage que je digresse. […] La digression, est-ce que ce n’est pas l’espace même de la liberté ? »

C’est lorsqu’elle revient aux faits que Montalbetti montre toute la portée de sa créativité et de son humanisme. Grâce à son romantisme assumé et à son imagination débordante, elle transforme une histoire, qui à l’origine n’a suscité qu’un intérêt fugace, en une fable intemporelle sur les tréfonds de l’âme humaine.

Extrait de « Trouville Casino »

« Était-ce de comparer sans cesse ce temps flou que tu avais derrière toi à celui, étriqué, improbable, que tu avais devant toi, qui t’a tourneboulé ? Quand tu te postais devant la fenêtre, et que c’étaient les mêmes contours du jardinet sur lequel tes rétines s’usaient, et qu’il n’y avait plus de raisons, désormais, de penser un jour habiter ailleurs, plus vraiment de bifurcations envisageables, seulement la perspective de vivoter dans la maison humide en égrenant mollement les mois qui te restaient, et cette attente plombée, de quoi, bon Dieu, sinon de la fin (disons les choses comme elles sont), peut-être que c’était tout ça […] qui t’avait décidé à te lancer dans une action éclatante. »

Trouville Casino

★★★ 1/2

Christine Montalbetti, P.O.L., Paris, 2018, 136 pages