Rachida Azdouz et la parole des «manoritaires»

«[La] question [du vivre ensemble] est coincée dans les mâchoires crocodilesques du manichéisme», résume l’essayiste Rachida Azdouz.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «[La] question [du vivre ensemble] est coincée dans les mâchoires crocodilesques du manichéisme», résume l’essayiste Rachida Azdouz.

Tout ne va pas pour le mieux dans le monde du débat identitaire. À preuve : plus le concept du « vivre ensemble » y est convoqué pour appeler au respect des valeurs des uns ou à la différence des autres et plus les points de vue se polarisent et finissent par diviser.

Parler d’être et de faire société, ensemble, ne rapproche pas les parties formant notre tout. Ça les éloigne, constate l’essayiste Rachida Azdouz, psychologue et spécialiste des relations interculturelles, qui appelle, dans Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche (Édito), à sortir des « esprits clan », des « illusions d’appartenance à des familles idéologiques » et des constructions identitaires monolithiques pour retrouver le sens du bien commun. Un exercice de déblocage des tensions présentes qui passe, selon elle, par la reconnaissance des identités en mouvement, des résistances des uns comme des ouvertures des autres, et au final de toutes les marges dans lesquelles chaque citoyen, peu importe sa couleur, son origine, son orientation, ses rêves, se retrouve toujours un peu, désormais.

« Plus les sociétés se diversifient, plus il devient difficile d’associer des individus à une seule case identitaire », écrit cette Québécoise métissée serré qui est passée par le Maroc et la France avant de prendre racine ici. « Dans une même journée, on peut être montréalais à l’heure du lunch […], africain à l’heure du souper, britannique à l’heure du thé, québécois francophone devant ses séries télé préférées, catholique dans le trafic quand on se retient pour ne pas sacrer. […] Les identités multiples et l’hybridation sont en train de tous nous transformer en manoritaires », des minorités d’une grande variété et aux nombreuses interconnexions, en train de devenir majoritaires.

Dans un tel environnement, l’idée donc du vivre ensemble, soit de former un tout cohérent et relativement harmonieux sur un territoire donné et face à l’avenir, ne peut que souffrir d’une vision polarisée, estime l’essayiste, qui déplore dans un essai singulier, au croisement de l’analyse et du témoignage, que le débat ait été depuis trop longtemps « pris en otage ». D’un côté, il y a les tenants « d’un vivre ensemble » qui exprime plutôt un « vivre comme moi » cherchant à « rendre tout le monde pareil ». De l’autre, il y a les tenants d’un « vivre et laisser vivre » qui appliquent une règle de tolérance complète « dont les effets sur le débat ne sont pas plus bénéfiques », dit-elle. « Autoriser ce que d’autres veulent interdire, ce n’est pas la solution non plus. »

« Cette question est coincée dans les mâchoires crocodilesques du manichéisme », résume Rachida Azdouz, rencontrée la semaine dernière par Le Devoir. « Ce que l’on entend, ce sont les paroles les plus extrêmes, provenant de droite comme de gauche, des paroles qui empêchent les marges de s’exprimer et, par le fait même, toutes les nuances d’apparaître. »

Des pompiers pyromanes

Rachida Azdouz reconnaît que cette polarisation ou ces crispations ne sont pas un accident de l’histoire. Elles reposent, dit-elle, sur des problèmes et des craintes réels. « Si ce n’était pas le cas, le débat serait mort de sa belle mort. » Mais cette incapacité à faire corps n’est sans doute pas aussi importante que ce que certains ténors du débat identitaire laissent entendre, souligne-t-elle. « Dans la vie de tous les jours, pour la plupart des manoritaires, la cohabitation se fait sans tension, sans heurt, dans le respect mutuel. Le discours politique sur le vivre ensemble est toutefois alimenté par des “pompiers pyromanes” qui exploitent depuis des années des failles et des anecdotes fortes pour assurer leur existence. » Elle pointe ici autant les partis politiques ayant fait de la question identitaire le carburant de leur ascension ou de leur mobilisation que les groupes communautaires ou les groupes médiatiques qui ont trouvé là un sujet pour canaliser les peurs, les frustrations et les indignations ambiantes.

« Trouver un moyen de vivre ensemble, c’est aussi trouver une façon de le faire dans le respect de la différence, dit-elle. L’idée du pluralisme, c’est tolérer la présence des marges, des gens qui n’incarnent pas une seule identité à temps plein, mais qui en embrassent plusieurs, des gens qui revendiquent le droit à la dissidence et même au repli. » Et elle ajoute : « Le vivre ensemble, ce n’est pas un point d’arrivée, c’est un chemin, c’est une négociation en groupe qui doit se faire sur une base régulière. C’est appliquer à la collectivité ce que l’on fait dans le cadre du couple et de la famille. »

Faire plutôt que trop dire

L’entente peut d’ailleurs reposer sur une diversité de conceptions : vivre ensemble, c’est « vivre contre », « vivre envers et contre », « vivre et laisser vivre », « vivre comme », « vivre avec », écrit-elle dans son essai, en disant préférer toutefois cette dernière conception, « vivre avec », « la posture la plus intéressante » qui, accompagnée du « faire ensemble », soit la construction d’un projet commun, est la meilleure recette pour arrêter de trop en parler, comme c’est le cas en ce moment. « Dans les quartiers et les villes, dans les établissements où les gens vivent réellement ensemble, la question n’est pas au coeur de toutes les conversations. »

En somme, moins on se gargarise avec le concept du vivre ensemble — une métaphore qui a orienté le titre de son bouquin —, moins on aseptise le débat sur la mise en commun des ressources, des talents et des différences pour mieux continuer d’avancer. Chose que les préoccupations identitaires du moment ne semblent plus vraiment nous permettre de faire. « Qui aurait dit il y a 10 ans, à l’époque de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, que nous allions parler aujourd’hui de commission sur le racisme systémique, la forme la plus primitive de la peur et du rejet de l’autre. À l’époque, nous étions pourtant en avance sur la question du “vivre avec” et sur la façon de le faire dans le respect de tout le monde. Mais là, nous avons bel et bien régressé. »

Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche

Rachida Azdouz, Édito, Montréal, 2018, 206 pages

17 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 29 mars 2018 04 h 15

    Bravo

    Que dire autre que bravo Madame Azdouz. Pour parapher un certain "commercial", vous mettez exactement le doigt où cela fait mal.

  • Sylvie Paré - Abonnée 29 mars 2018 07 h 41

    L'éternel déni enveloppé de bonnes paroles

    Il n'y a pas besoin d'avoir un diplôme du secondaire pour comprendre que les identités sont multiples et que les individus sont façonnés d'expériences, d'origines, de cultures... Ceci étant dit, nous vivons quand même au Québec et c'est gentil de nous rapeler pour la 1000ème fois depuis 25 ans, et ce, de façon méprisante et hypocrite, que la culture québécoise n'existe pas vraiment, qu'il n'y a pas d'héritage commun au Québec. Non, c'est vrai, j'oubliais; dans cette nébuleuse identitaire, il y a parmi toutes ces cultures, «des» Québécois francophones. Un truc parmi tant d'autres. Cette rhétorique est bien belle et bien séduisante; elle fait banco dès lors que l'on veut s'inscrire dans la bienpensance du moment mais elle est tricoté de mépris et de racisme mal assumé et on ne m'y prend plus dans cette funeste mascarade.

    • Pierre Montmory - Inscrit 29 mars 2018 12 h 48

      Certains québécois devraient retourner dans leur pays d'origine, la France, pour y perdre leur aliénation paroissiale, acquérir un esprit critique, se défaire de leur nationalisme moribond et connaître enfin la valeur du chez soi accueillant tous les autres, et y parfaire leur langue française parce que, franchement, ils baragouinent pour la plupart dans un charabia qu'on ne peut pas appeler une langue. Leur vocabulaire est restreint compte tenu que la moyenne des souches comprennent et utilisent environ 250 mots alors qu'un chien savant peut en comprendre jusqu'à sept cents ! Ceci dit, 75% des individus français de base - qui aiment parler pour ne rien dire, ne lisent pas 1 seul livre dans l'année. Le monde des stades et des armées sont remplis de bêtes tandis que les bibliothèques sont vides et que le commun des mortels ne sait plus parler de vive voix et vit devant des écrans qui sont les murs des camps de concentration communautaires.

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 mars 2018 08 h 05

    Bravo!

    Mme Azdouz rejoint précisément tant mon analyse personnelle de la société québécoise que mon amour pour icelle.

    On peut en effet encore parler de société : malgré les tentatives tant à droite (Leitao encore il y a peu) que dans la fausse gauche (en effet on parle carrément de racisme chez QS!!! Quelle saloperie! ) qui visent à polariser la société le plus possible, il reste qu'un terrain d'entente existe en général.

    Le Québec est une terre des minorités.

    Mme Azdouz se sent obligée d'inventer un terme pour parler de la majorité arithmétique francophone : les manoritaires.
    Je me gêne moins: je dis et que les francophones forment une minorité qui le restera tant que le Québec sera une province.

    Il existe une seule majorité au Québec, anglophone et encore très près de ses origines WASP. Je suis toujours effaré quand je jase avec des anglophones, leur opininion entre autres sur la Loi sur la Clarté où point carrément du mépris pour les francophones, "chez qui il y a un manque de culture démocratique"... Et ils y croient !
    Tout et n'importe quoi peut se justifier avec de telles idées.

    L'étau moral dans lequel se trouvent les francophones, rejetés par les uns et accusés par les autres, est plus qu'inconfortable : il est socialement invivable.
    D'autant plus que les attaques viennent soit de gens qui semblent respectables, les Libéraux, ou bien moralement irréprochables, Massé et ses censeurs du verbe et de la pensée.

    J'appelle depuis longtemps à la création d'un forum officiel où seront représentés tous les groupes sociaux, nationaux, linguistiques, religieux ou autres dans le but, non de discuter, mais d'être entendus dans leurss difficultés journalières ou autres vécues par chaque.

    Connaître l'autre, c'est se rapprocher et surtout respecter les différences plutôt que de les nier ou, pire, en faire des "panaches de plume", i.e. des "originalités folkloriques" un peu ridicules comme le fait l'inique multiculturalisme.

    • Hermel Cyr - Abonné 29 mars 2018 12 h 43

      Votre point-de-vue me plait et me semble une bonne interprétatin de ce qui transparait de la pensée de Mme Azdouz.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 29 mars 2018 08 h 29

    JE SANS NOUS

    Les revendications identitaires singuliaires ont pris toute la place même dans les prises de parole dite collective.

  • Eric Ouellet - Abonné 29 mars 2018 09 h 53

    Dérive multiculturaliste

    Le « vivre avec » décrit très bien la ou nous a en sommes arrivés avec le concept de multiculturalisme!
    Imposé en 1982.....par Trudeau père.....un Lord Durham des temps modernes....avec le but, non avoué cette fois, de diluer un des deux peuples fondateurs! Donc aujourd’hui....quelqu’un qui arrive dans un lieu sans règles de base du vivre ensemble.....on applique le vivre avec!
    Triste.