Prix littéraire des collégiens

Pour l'édition 2004 du Prix littéraire des collégiens, Le Devoir a cru bon de publier les meilleurs textes des étudiants consacrés aux cinq oeuvres en lice. Cette année, 33 établissements d'enseignement collégial ont participé à ce concours parrainé principalement par la Fondation Marc Bourgie. Les oeuvres critiquées par les jeunes étudiants étaient Adieu Betty Crocker! de François Gravel (Québec Amérique), La Héronnière de Lise Tremblay (Leméac), Le Cahier noir de Michel Tremblay (Leméac), Contes butô de Ook Chung (Boréal) et Le Discours de réception d'Yves Gosselin (Lanctôt). Doté d'une importante bourse et d'un rayonnement considérable, ce prix s'impose désormais comme l'un des plus importants au Québec. Le Prix littéraire des collégiens 2004 a été remis hier à Québec, dans le cadre du Salon du livre.

Jean-François Nadeau

Directeur des pages culturelles

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Un discours-choc

Le livre d'Yves Gosselin se démarque par son originalité et par la réflexion qu'il suscite chez le lecteur

Tommy Gagné Dubé

Trois-Rivières

Sc. Humaines/Monde

L'oeuvre d'Yves Gosselin, Discours de réception, est sans aucun doute le livre le plus controversé de l'édition 2004 du Prix littéraire des collégiens. D'ailleurs, certaines personnes trouvaient aberrant que ce livre soit soumis au jugement de jeunes étudiants de niveau collégial. Certes, cette oeuvre a de quoi choquer, mais la censurer aurait laissé croire que nous manquions de jugement pour interpréter les passages parfois crus de ce livre. Et surtout, cela nous aurait privés d'une discussion endiablée qui fut à la fois passionnante et constructive pour chacun de nous. Malgré le fait que la majorité des participants étaient déjà prêts à condamner cette oeuvre au bûcher bien avant le début de la discussion, l'opinion du groupe a changé de façon radicale pour être plutôt favorable à l'oeuvre à la fin du débat.

Ce Discours de réception est un roman où fiction et réalité s'entremêlent pour provoquer un effet massue. L'audace d'imaginer un scénario où Hitler a gagné la guerre, où le fascisme a triomphé et où de Gaulle a été fusillé ne manque pas de faire réagir. L'auteur expose tellement l'antisémitisme à l'extrême qu'une personne ayant rigoureusement parcouru ce livre ne peut percevoir les idéologies en cause autrement que comme totalement absurdes.

Avec un acharnement déroutant, il martèle la conscience du lecteur afin qu'il voit la bêtise humaine dans ses habits les plus pompeux. Avec ironie, Gosselin présente les effets pervers de l'endoctrinement, et l'aveuglement meurtrier qui en découle, où le juif n'a plus que la valeur d'un savon. L'hommage à l'écrivain Louis Ferdinand Céline devient un prétexte: on comprend que l'apologie est dérisoire, mais surtout que nul n'est à l'abri d'une telle aberration, pas plus le grand écrivain que l'universitaire reconnu.

Bien qu'elle ne soit pas accessible à tous en raison de la connaissance que l'on doit avoir des faits et des personnages historiques pour bien comprendre le contexte, cette oeuvre, on ne peut plus choquante, se démarque par son originalité et par la réflexion qu'elle suscite chez le lecteur. Alors si votre intention était de provoquer une onde de choc et d'inciter les gens à réfléchir, je n'ai qu'une chose à vous dire: chapeau M. Gosselin!

DISCOURS DE RÉCEPTION

Yves Gosselin

Lanctôt éditeur

Montréal, 2003, 162 pages

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Drame rural

Les nouvelles de Lise Tremblay

composent une tragédie émouvante

Marie-Ève Beausoleil

Collège Montmorency

Le recueil de nouvelles La Héronnière, de Lise Tremblay, est à l'image de la fresque romaine dont un détail orne la page couverture. Chacune des cinq histoires de ce recueil constitue en effet une scène complète et capable d'indépendance, mais ne forme, par ailleurs, qu'une section d'un grand tableau autrement significatif. Si, séparément, ces nouvelles laissent un arrière-goût amer (pas désagréable du tout, étrangement), considérées dans leur ensemble, elles composent une tragédie émouvante, semblable à celles du théâtre classique. Dans le cas de La Héronnière, pourtant, la fatalité de la mort ne frappe pas un personnage, mais plutôt un lieu, un village québécois isolé, qui ne porte pas de nom. Ainsi, à travers trois voix narratives différentes, une même réalité s'impose, c'est-à-dire l'inéluctable déchéance, la lente agonie de ce village, dont il ne restera bientôt que des vieilles photos jaunies par le temps: «Il y avait des centaines de photos étalées un peu partout. [L'imprimeur] a dit: — C'est comme un cimetière.» Lise Tremblay nous livre ce drame particulier en usant d'un style concis et plaisant, entrecoupant la narration de brefs dialogues dans lesquels les personnages s'expriment dans une langue québécoise qui sonne juste. Sans tomber dans une description ennuyeuse et monotone de la réalité rurale, elle détruit plutôt l'idée que l'on peut se faire de moeurs campagnardes simples et honorables en nous dévoilant un monde sournois, voire violent. Par l'incessante confrontation entre la mentalité urbaine et les valeurs villageoises, l'auteure touche aux limites de l'incompréhension entre deux univers éloignés et ajoute, au plaisir de lire ses nouvelles, le bonheur d'une réflexion actuelle.

LA HÉRONNIÈRE

Lise Tremblay

Leméac

Montréal, 2003, 112 pages

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Hommage aux Betty Crocker

Une de ces histoires qui occupent notre esprit

longtemps après que nous avons tourné la dernière page

Marie-Ève Beausoleil

Collège Montmorency

Où sont passées les Betty Crocker d'antan? Que sont devenues ces ménagères aguerries qui transformaient leur cuisine en un royaume étincelant? Elles se font plutôt rares de nos jours. C'est pourtant dans l'univers de ces mères de famille des années 60 que nous transporte allègrement le tout dernier roman de François Gravel, Adieu, Betty Crocker.

En compagnie de Benoît Fillion, le narrateur, nous pénétrons à pas de loup dans la cuisine aux comptoirs rouge Jell-O et aux murs blanc glacé de sa tante Arlette, décédée depuis peu. Armé de ses souvenirs d'enfances, cet universitaire en sabbatique mène l'enquête afin de découvrir qui se cache véritablement derrière les succulents carrés aux Rice Krispies et les fabuleux «sandwichs sans croûte, coupés en triangles parfaitement équilatéraux». Témoignage après témoignage, Benoît parvient à reconstituer ce que pouvait être la vie de cette femme qui n'a pas mis le nez dehors pendant 30 ans. Il ne se rend pas compte qu'il lui arrive parfois de la juger, jusqu'à ce que le fantôme d'Arlette se manifeste...

Discours-choc de la tante, qui rétablit aux yeux de tous la dignité des ménagères! Comme Benoit Fillion, il est possible que nous n'ayons pas remarqué nos propres jugements, notre propre condescendance à l'égard de cette femme recluse dans son split-level de banlieue. Les confidences d'Arlette, qui occupent les trois derniers chapitres, pèsent lourd de toute leur vérité.

François Gravel a un indéniable talent pour rapporter le quotidien et en faire ressortir l'essentiel. Adieu, Betty Crocker est l'une de ces histoires qui occupent notre esprit longtemps après que nous avons tourné la dernière page. Une histoire touchante grâce à ses personnages qui ont l'air si réel, à ses propos qui font réfléchir ou sourire. Ce roman rend également intemporel ce qui est maintenant révolu: l'image de Betty Crocker sur les sacs de farine a bel et bien disparu.

ADIEU, BETTY CROCKER

François Gravel

Québec Amérique

Montréal, 2003, 168 pages

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Convaincant, intime, surprenant

Dans Le Cahier noir, Michel Tremblay

réussit à construire un univers riche et tangible

Noée Murchison-Morand

Victoriaville

Lorsqu'on a 20 ans et qu'on ouvre Le Cahier noir de Michel Tremblay, on se doit d'être un peu réticent. D'abord, parce que cet auteur est presque aussi mythique pour nous que le sont, pour Céline Poulin, la narratrice de son roman, les personnages de la pièce Les Troyennes. Puis, parce que le portrait d'une jeune serveuse d'un resto cheap de la métropole, souffrant d'un handicap physique, entourée de travestis et ayant de surcroît une mère alcoolique, qui va rencontrer un jeune réalisateur non seulement «prometteur» mais aussi homosexuel, et ce en plein coeur des si célèbres années 60, c'est beaucoup.

Mais ce livre n'est pas l'autoportrait d'une «bête blessée» de la ville grande et noire qui fraie miraculeusement avec le star system de la Révolution tranquille. Écrit par le biais du récit d'une femme de 20 ans qui tente de s'autoexpliquer par l'entremise d'un petit «cahier noir», ce roman permet enfin à ceux qui n'en ont vu que le fantôme, de goûter un peu à cette époque charnière qui précéda l'Expo 67. Le style est convaincant, intime, surprenant. La narratrice en impose; elle est vivante, réaliste.

S'attaquant aux dédales du doute intérieur et de l'incompréhension de chacun face à son drame personnel et familial, Michel Tremblay réussit à construire un univers riche et tangible.

Le Cahier noir a l'intelligence rare de dresser des portraits vivants d'êtres en difficulté, qui n'agissent pas selon des règles établies et ne s'appuient sur aucun absolu. L'histoire se vit à la lecture, elle est imprévisible. On souhaiterait de tout coeur pouvoir lire, à la dernière page, que ce roman a vraiment été écrit en 1966 dans une petit chambre de Montréal, par une jeune femme du nom de Céline. Splendide.

LE CAHIER NOIR

Michel Tremblay

Leméac

Montréal, 2003

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Ook Chung : des cadavres dans le placard

Marie Gamelin

Cégep de Saint-Hyacinthe

Dans son dernier recueil de nouvelles, Ook Chung s'emploie à exploiter les anomalies et les monstruosités des êtres vivants. Contes butô tire des origines asiatiques de son auteur. Plusieurs de ses nouvelles sont à saveur nippone. Néanmoins, l'influence du métissage de cet auteur se fait ressentir dans chacune d'elles.

Ces nouvelles parcourent les lieux et s'infiltrent dans le temps pour nous transposer dans l'univers de personnages qui ont tous un point commun: une monstrueuse solitude.

Le butô est une sorte de danse-théâtre-pantomime d'origine japonaise créé en réaction à la guerre. Cette danse évoque des images de décrépitude, de crainte, de désespoir, des images d'érotisme, d'extase et d'immobilité. Depuis sa création, le butô est qualifié de choquant, de provocateur, d'érotique, de grotesque, de nihiliste. Dans L'Amant des ombres, nouvelle maîtresse de ce recueil, l'auteur aborde les thèmes du fétichisme, de la nécrophilie, du star-système. Il heurte les tabous et les étale à pleines pages. Ses personnages ne sont pas seulement prisonniers de la solitude, ils le sont également de leur condition. Un peu comme le héros de Frank Kafka dans La Métamorphose, les personnages de Ook Chung sont victimes d'avatars leur conférant une part de monstruosité qui les sépare du monde et contribue à leur solitude.

La première nouvelle met en scène une jeune femme enceinte d'un lutteur sumo qui accouche de jumeaux enlacés, position suggérant une future joute de lutte. La première nouvelle n'est pas la plus réussie, mais elle suscite tout de même un certain intérêt qui nous convainc de poursuivre notre lecture. On ne retrouve pas dans le personnage du lutteur sumo toute la monstruosité que l'on s'attendrait à voir et qui donnerait à la nouvelle ce ton inquiétant et menaçant que l'on retrouve dans les autres.

La deuxième présente un grabataire qui souffre d'une maladie qui l'oblige à vivre la tête en bas. Cette nouvelle a pour titre Leçon d'orientation et est un clin d'oeil à la condition émigrante, sur la recherche d'une identité. Les autres nouvelles abordent la maladie, comme dans Le Baiser de minuit, où un jeune garçon souffre d'un mal qui le fait vieillir prématurément, ou encore dans Tourette, où une jeune femme promise à un bel avenir se retrouve avec le syndrome du même nom. Dans ces nouvelles, il est aussi question des stragglers, ces soldats japonais retrouvés sur des îles du Pacifique qui ignoraient la fin de la Seconde Guerre mondiale vingt-cinq ans après l'armistice.

L'écriture de Ook Chung reflète les influences culturelles de l'auteur: le vocabulaire à résonance asiatique, la phrase courte qui nous renvoie à celles d'Anne Hébert. J'ai été surprise par l'absence de descriptions qui permet aux textes la transparence, qui nous laisse voir le sens, qui va à l'essentiel. Je regrette cependant cette monstrueuse abondance d'adjectifs dont regorgent les nouvelles et qui enlève ce côté zen que l'on espérait trouver. À l'écrasante réalité, l'auteur introduit le fantastique qui apporte un vent d'imaginaire rafraîchissant.

Contes butô

Ook Chung

Boréal

Montréal, 2003, 160 pages