«Le marcheur du ciel»: le diable est dans la structure

Les travaux de construction du pont de Québec vont bon train jusqu’en 1907, moment où le pilier de la structure s’effondre, tuant 76 hommes. C’est la première de deux catastrophes qui feront entrer cette structure dans la légende.
Photo: La Presse canadienne / Archives nationales du Canada Les travaux de construction du pont de Québec vont bon train jusqu’en 1907, moment où le pilier de la structure s’effondre, tuant 76 hommes. C’est la première de deux catastrophes qui feront entrer cette structure dans la légende.

Quartier New Liverpool, Lévis, 1902. La construction du pont de Québec est confiée depuis bientôt un an à la compagnie américaine Phoenix Bridge. Y travaillent : des pères de famille de la région de Québec, des Américains, des Irlandais et des Mohawks, ces derniers étant insensibles, disait-on, au vertige.


Les travaux vont bon train jusqu’en 1907, moment où le pilier est de la structure s’effondre, tuant 76 hommes. C’est la première de deux catastrophes qui feront entrer le pont dans la légende.

Ce moment tragique marque le point de départ du nouveau roman de Daniel Mativat, Le marcheur du ciel. Tel un conteur qui réchauffe son auditoire, le narrateur introduit ici l’histoire de son arrière-grand-père, Léo Hardy, qui a pris part à la construction du géant de fer. Dans une réelle volonté de conserver le souvenir, le petit-fils transmet à son tour un récit qu’on lui a raconté.

« Quelle est la part de vérité et d’affabulation dans celle-ci ? Je l’ignore. Vous savez comment étaient les Canadiens d’autrefois. Des conteurs pleins d’imagination, de grands “parleux”, des jongleurs de mots, des “pelleteux” de nuages, des décrocheurs d’étoiles qui ne se gênaient pas pour prendre des libertés avec le réel. Toujours est-il que c’est vous qui jugerez. »

Tout jeune, Léo Hardy fait ainsi partie de ces équipes qui doivent travailler sur le chantier du futur pont. D’abord sous l’eau — où son père vient de perdre la vie — et dans les airs, sans attache sur les poutres de métal.

Il est témoin des deux catastrophes, puis du pacte étrange entre un « homme en noir » et le contremaître chargé de terminer la construction. Depuis cette entente, le pont de Québec est toujours en place. L’histoire fictive de ce jeune homme permet de vivre, de l’intérieur, l’immense défi que constituait cette construction au début du XXe siècle.

Les conditions de travail difficiles de ceux que l’on appelait les cochons de sable, ces hommes qui, sous l’eau, étaient chargés de pousser la boue afin que les piliers puissent s’asseoir sur le roc, ou encore de ces skywalkers, ces « marcheurs du ciel » qui devaient travailler en hauteur face à des vents parfois violents, nous plongent d’un coup dans ce passé réel.

L’écriture très imagée de Daniel Mativat et son sens du rythme contribuent à la richesse de ce roman qui donne la parole aux ouvriers, mais aussi à ces Amérindiens qui ont participé à la construction.

Le personnage de Big John, contremaître sur le chantier, « ironworker depuis trois générations », est un digne représentant de ces hommes fiers prêts à faire face à la peur jusque dans la mort.

Authentique Mohawk du « clan du loup », il rejette d’ailleurs le mythe de l’Indien qui n’a pas le vertige, assurant plutôt que c’est avant tout une question d’honneur.

Soucieux et respectueux des traditions et des peuples qui ont bâti le Québec, l’auteur du Monstre d’Obedjiwan (2013) se fait véritable passeur d’un pan de notre passé culturel et social.

 

Extrait de « Le marcheur du ciel »

« Léo reste figé de stupeur. La terre a tremblé sous ses pieds. Le bras sud a entièrement disparu. Au pied de la falaise, il n’a plus sous les yeux qu’un incroyable amas de ferraille fait de caissons de métal écrasés et de poutres tordues et entremêlées d’où s’échappent des cris désespérés. Ce tableau a tout d’une vision de l’enfer. Léo pense aussitôt à Big John, à Tom et à Angus. Il a bien vu quelques hommes qui travaillaient à l’extérieur et aux extrémités du bras sauter et plonger dans le Saint-Laurent au milieu d’une pluie de métal. Ses compagnons ont-ils eu le temps de s’élancer, eux aussi, à moins qu’ils aient réussi à se mettre à l’abri sur la terre ferme ? Sont-ils prisonniers là-dessous ? Encore vivants ? »

Le marcheur du ciel

★★★★

Daniel Mativat, Montréal, Pierre Tisseyre, 2018, 136 pages