«Acadie Road»: Gabriel Robichaud et la nouvelle colère acadienne

Pour Gabriel Robichaud, la façon la plus efficace de combattre ceux qui tentent d’étouffer la francophonie en milieu minoritaire est de s’obstiner à vivre. 
Photo: Catherine Legault Le Devoir Pour Gabriel Robichaud, la façon la plus efficace de combattre ceux qui tentent d’étouffer la francophonie en milieu minoritaire est de s’obstiner à vivre. 

Employez le mot « survie » devant Gabriel Robichaud. Il vous renverra systématiquement au visage le mot « vie ». Bien que le voyage dans lequel nous entraîne son Acadie Road traverse une Acadie de la précarité éternelle, il y a aussi très souvent entre les pages de ce récit de voyage en terres natales le portrait d’une Acadie de tous les jours, et non de la tragédie linguistique annoncée.


« Il faut se méfier de toujours parler de survie, parce qu’au-delà de la survie, il y a aussi une vie. Si t’es toujours sur le mode de la survivance, c’est clair que tu t’essouffles », explique le Monctonois, aujourd’hui installé à Montréal. « Tu ne peux pas toujours lutter pour ta survie, il faut que tu vives ! Mais il faut aussi éviter de penser que tout va bien, parce que dans ce temps-là tu t’assois, pis c’est à ce moment-là que ça devient dangereux. »

« Et si j’y étais resté / J’en aurais même pas parlé », chantait le défunt Denis Richard, des mots que Robichaud lui emprunte en exergue, afin de rappeler une évidence : de la distance naît la perspective. C’est l’exil qui l’aura contraint à dire cette acadienneté à laquelle tous ceux qui croisaient sa route le renvoyaient, en le bombardant de questions.

« Je me suis beaucoup promené dans la francophonie canadienne ou à l’international au cours des dernières années et il a souvent fallu que je me définisse par rapport à l’Acadie, ou que je définisse l’Acadie pour les autres », se rappelle-t-il en brandissant ce livre aux allures de carnet de bord, débordant de noms de villes, de villages, de routes et de monuments historiques. Parlons d’une tentative de sublimation du banal.

« On dit tout le temps, en enseignant la langue, qu’il faut être fier du français : “Soyez fiers, soyez fiers” », note l’auteur de La promenade des ignorés et des Anodins. « Herménégilde Chiasson répète souvent que se faire dire “Sois fiers”, c’est comme se faire dire “Aime-moi”. Il faut expliquer pourquoi il faudrait en être fiers, de notre identité, de notre langue. C’est quand une identité devient concrète, grâce aux chansons, aux poèmes, aux films, qu’on peut réellement en être fiers. »

L’Acadie de la poésie

Traversée en voiture d’une Acadie aux frontières floues, Acadie Road reprend à son compte une stratégie employée par bien des pionniers de la littérature acadienne, pour qui il apparaissait impératif, afin d’enfin exister, de nommer le territoire. Le clin d’oeil au mythique Acadie Rock (1973) de Guy Arsenault, un des textes fondateurs de l’Acadie poétique, ne tient d’ailleurs pas du hasard. « À cause que si l’Acadie n’était pas sujet à poème / l’Acadie ne serait pas », rappelle Robichaud dans son soufflant Manifeste diasporeux.

« Il y a une nouvelle colère en Acadie », se réjouit l’homme de théâtre en célébrant l’électrique irrévérence rock d’un groupe comme Les Hôtesses d’Hilaire ainsi que les vers parfois tempétueux de Jonathan Roy, Sébastien Bérubé, Joannie Thomas et Monica Bolduc. Après s’être distanciée pendant plusieurs années de la révolte de ses origines et de ses premiers livres écrits sur les cendres chaudes de la grève de 1968 à l’Université de Moncton, la poésie acadienne renouerait donc avec l’indignation de ses pères. Voici une Acadie refusant de n’être qu’un simple caillou dans les souliers des fonctionnaires, ou de jouer les bêtes de cirque auprès de médias québécois mesurant mal le mépris d’un discours qui réduirait l’Acadie au chiac.

« Mais je ne suis pas du genre à prôner la révolution permanente, précise Robichaud. J’ai toujours pensé que c’était mieux de résister en ayant l’air de faire un salut, tout en offrant un petit “fuck you” par en dessous. »

« À Hartland / Un record Guinness // Le plus long pont couvert au monde // Je ne suis pas encore certain / Que c’est ce que je couvrirais / à Hartland », raille Gabriel Robichaud dans un des passages les plus caustiques d’Acadie Road, témoignage sans filtre du parcours de celui pour qui ce serait manquer de respect aux siens que d’adoucir le trait, sous prétexte que l’Acadie a déjà été suffisamment fragilisée par l’histoire.

« Y a ben des places / Que je ne nommerai pas / Pas pour les ignorer / Mais par ignorance », signale-t-il aussi, comme pour dédouaner la sévérité de son regard, mais aussi pour souligner qu’il se conjugue en tout temps à un amour profond de son peuple. Il arrivera tôt ou tard à Assimiléville, où « soit t’es francophone / soit tu l’étais ».

Assimiléville, ce n’est pas un lieu précis, c’est une peur, une douleur, un cauchemar, qui heureusement n’existe pas trop encore dans la réalité

À quoi ressemble ce village à la fois fictif et trop vrai ? « Assimiléville, ce n’est pas un lieu précis, c’est une peur, une douleur, un cauchemar, qui heureusement n’existe pas trop encore dans la réalité. Assimiléville, c’est ce que je ressens quand je mets les pieds dans une école où on fait la promotion du français en disant : “Tu perds ton français, tu perds de l’argent.” Si c’est juste pour des raisons économiques que le français doit exister, il ne vivra pas. C’est quand la langue devient un prétexte à autre chose qu’on oublie qu’elle est vivante. »

Même si vous n’aurez pas à lui tordre un bras pour l’entendre critiquer la promotion très timide du français à laquelle se livre le gouvernement néo-brunswickois, ou l’absence de couverture par RDI de la fusillade de Moncton en juin 2014, Gabriel Robichaud demeure convaincu que « la façon la plus efficace de combattre tous ceux qui tentent d’étouffer la francophonie en milieu minoritaire, c’est de s’obstiner à vivre ».

Acadie Road

Gabriel Robichaud, Éditions Perce-Neige, Moncton, 2018, 148 pages