«Jours brûlants à Key West»: le jour où Françoise Sagan a rencontré Tennessee Williams

Françoise Sagan en 1954
Photo: Agence France-Presse Françoise Sagan en 1954

Dans son autobiographie, De vous à moi (Éditions Baker Street), publiée en français en 2011, le dramaturge américain Tennessee Williams s’y souvenait de sa première rencontre avec Françoise Sagan. C’était en avril 1955 à sa résidence floridienne du 1431 Ducan Street à Key West. La romancière française, alors âgée de 19 ans, était de passage aux États-Unis pour la sortie de son premier bouquin, Bonjour tristesse.


Elle avait été invitée dans la ville insulaire par Carson McCullers, auteure du livre Le coeur est un chasseur solitaire, une intime de Williams, lequel allait devenir par la suite un grand ami de Sagan.

« Il y avait dans ses jeunes yeux de la résolution et de l’humour […], écrit-il. C’était le soir quand j’ai fait sa connaissance. Je m’étais demandé si, le lendemain matin, je la trouverais devant sa machine à écrire, en train de se colleter à un nouveau roman, avec une énergie compulsive. Eh bien, pas du tout.

Le lendemain matin, elle est allée nager et prendre un bain de soleil, l’après-midi, nous sommes partis pêcher en haute mer et, le soir venu, elle s’est mise au volant de ma voiture de sport et l’a conduite si vite, avec un sourire si joyeux, que j’ai dû la mettre en garde contre la police de la route. Je crois que la passion de la vitesse est un signe de bonne santé chez les jeunes artistes : cela indique qu’ils ont déjà compris qu’il leur fallait tenir la meute à distance. »

Sous le soleil printanier de la Floride, entre mondanités dans le jardin sous les arbres tropicaux, conversations sur les hauts et les bas du succès, sur l’angoisse de la création, et évitement des poules sauvages courant, encore aujourd’hui, dans les rues de la charmante ville de l’extrême Sud américain, ce rapprochement avait finalement tout pour devenir un roman.

Et c’est là l’heureuse démonstration qu’en fait Brigitte Kernel dans Jours brûlants à Key West, récit imaginaire fortement inspiré par les 15 jours que Françoise Sagan a passés là, à manger du dolphin — nom donné au mahi-mahi, ce poisson à la chair tendre — en compagnie de son amie romancière affectée par l’aigreur et la maladie, du dramaturge en train de fignoler l’écriture de La chatte sur un toit brûlant et de l’amant de Williams, l’acteur Frank Merlo.

C’est ce dernier d’ailleurs qui, huit ans plus tard, et à l’aube de quitter le monde des vivants, fait revivre dans ce livre ce fragment de socialisation au coeur d’une époque culturellement faste et d’une ville à l’oisiveté contagieuse.

Ses souvenirs sont confiés à une certaine B., dont la correspondance avec son éditeur sur l’avancement de la démarche et sur l’état de santé du confident rythme un récit où se rencontrent aussi la richesse d’une documentation et celle d’une écriture qui saisit avec précision l’esprit des gens, d’un temps et du lieu.

Le tout est en équilibre, juste, entre l’adoration des principaux sujets et leur inscription dans une trame narrative vivante, rythmée par les tensions et les attractions qu’elle expose, et qui, au final, se savoure avec le même plaisir que l’observation d’un coucher de soleil depuis le quai du Mallory Square, à Key West.

Extrait de « Jours brûlants à Key West »

« Il y a des êtres qui aimantent le regard, leur particularité nous interroge, nous cherchons à saisir le coeur de l’intrigue qu’ils paraissent être, le sens de leur sourire, de la moue qu’ils affichent parfois, la manière dont ils évitent un sujet, plongent à corps perdu vers tel autre, leur silence, leur oeillade à la dérobée, cette façon dont ils vous fixent, leurs évitements, leurs positions fermes et assumées, les failles qui pourraient aider à en comprendre la singularité. Et nous n’y arrivons pas. Je ne suis pas parvenu, lors de ce séjour à Key West, à me faire une idée précise de qui était Françoise Sagan. Était-elle amusante de nature ou riait-elle pour contrer une profonde mélancolie, sa timidité comme le faisait Tennessee. »

Jours brûlants à Key West

★★★ 1/2

Brigitte Kernel, Flammarion, Paris, 2018, 268 pages