Owen King sur les traces de son père Stephen dans «Sleeping Beauties»

Durant dix mois, Owen et Stephen King se sont plongés dans l’écriture, le premier envoyant une partie du récit que le second réécrivait et continuait, puis renvoyait au premier qui répétait l’exercice.
Photo: Cody Smith Durant dix mois, Owen et Stephen King se sont plongés dans l’écriture, le premier envoyant une partie du récit que le second réécrivait et continuait, puis renvoyait au premier qui répétait l’exercice.

Chez les King, on aime parler d’histoires, d’intrigues, de structure narrative. Il y a quelques années, l’écrivain Owen King révèle ainsi à son père, le maître de l’horreur Stephen King, qu’il a eu l’idée d’une histoire où toutes les femmes ne se réveilleraient plus.


« Pour moi, c’était une histoire pour lui », se rappelle Owen King, joint par téléphone par Le Devoir plus tôt cette semaine. « J’imaginais la pure anarchie qui découlerait de cette prémisse et je me disais que cela n’était pas du tout dans la veine de ce que j’écris habituellement. J’insistais donc pour que mon père s’en serve, mais c’est lui qui a fini par me convaincre d’écrire Sleeping Beauties avec lui. »

À l’instar de son frère aîné, l’écrivain de fantastique et d’horreur Joe Hill, Owen King allait donc lui aussi signer une oeuvre à quatre mains avec son illustre père. Au dire du benjamin King, la collaboration s’est faite de façon naturelle et, malgré ses appréhensions, il a rapidement trouvé le ton et le rythme. « Nous étions sur la même page. J’ignore si c’est génétique, mais nous avions sensiblement les mêmes idées pour les intrigues, les revirements. C’était une expérience remarquablement plaisante. »

Durant dix mois, Owen et Stephen King se sont plongés dans l’écriture de Sleeping Beauties, le premier envoyant une partie du récit que le second réécrivait et continuait, puis renvoyait au premier qui répétait l’exercice. Au cours du processus, où il n’y aurait eu aucune dispute, le fils n’hésitait pas à dire à son père qu’il doutait de certaines de ses idées ni à imposer les siennes.

Lors d’une entrevue accordée à la chaîne ABC en septembre dernier, Stephen King a d’ailleurs avoué qu’il ne pouvait rien refuser à Owen puisque celui-ci était le plus jeune de ses trois enfants : « J’espère bien ! » a lancé à la blague le principal intéressé.

Les deux auteurs ont si bien combiné leurs idées et leur style que, une fois le roman terminé, ni l’un ni l’autre ne parviennent à reconnaître les segments qu’ils ont chacun écrits. « Je ne voulais pas qu’on puisse détecter qui avait écrit telle ou telle partie du livre. C’est drôle parce que mon père m’a raconté que, lorsque Peter Straub et lui ont écrit la suite du Talisman, Territoires, Peter lui a dit qu’il devrait écrire un peu à la manière de mon père et que mon père devrait un peu écrire à la manière de Peter. Je pense que c’est ce qui arrive normalement lors d’une collaboration : en unissant leurs voix, les écrivains se rencontrent à mi-chemin. Je crois que c’est ce qui est arrivé entre mon père et moi. »

Tel père, tel fils ?

Même s’il avait déjà flirté avec le fantastique et le surnaturel dans son recueil Who Can Save Us Now ? : Brand-New Superheros and their Amazing (Short) Stories, Owen King admet qu’il se sentait plus à l’aise d’explorer une veine plus comique, plus légère, comme dans son roman Double Feature, où il met en scène un cinéaste qui a honte de son père, acteur de série B.

« J’ai un énorme respect pour les gens qui adorent les livres de mon père et je n’ai jamais voulu écrire dans la même veine tant que je ne m’y sentirais pas totalement investi et satisfait. Je n’aurais pas voulu qu’on croie que je triche ou que je veuille me mettre en avant de cette façon. Quand est arrivé Sleeping Beauties, je croyais que j’allais y parvenir. Cela dit, je ne perçois pas ce livre comme un roman d’horreur, même s’il y a des éléments effrayants. »

Nous étions sur la même page. J’ignore si c’est génétique, mais nous avions sensiblement les mêmes idées pour les intrigues, les revirements. C’était une expérience remarquablement plaisante.

Ayant écrit le scénario de l’émission-pilote, Owen King est « raisonnablement optimiste » quant à l’adaptation de Sleeping Beauties pour la télévision. Pour ce qui est d’une suite éventuelle au roman, c’est une tout autre histoire.

« Il pourrait y avoir une suite que nous écririons ensemble. Nous pourrions aussi écrire autre chose. Cela dit, mon père travaille constamment à des projets, alors que j’aime bien prendre du temps entre chaque projet. On verra ce qui arrivera. J’aime l’idée que le roman se termine sur une note ambiguë. Je trouve ça triste que les suites soient si populaires », conclut Owen King, qui planche sur un roman aux éléments surnaturels, lequel sera très différent de Sleeping Beauties et de ses livres précédents.

L’écriture en héritage

Owen marchant sur les traces de son père Stephen King. La filiation n’est pas nouvelle dans le monde littéraire. Quatre exemples de ces histoires qui s’écrivent parfois en famille.

 

Stephen King et Joe Hill

 

Avant de s’associer avec son fils Owen, Stephen King a collaboré avec son fils Joe Hill, écrivain d’horreur et de fantastique. Ainsi, tous deux ont coécrit Plein gaz (2009), court roman paru dans une anthologie dédiée au scénariste Richard Matheson (La maison des damnés), et la nouvelle In the Tall Grass (2012).

 

Mary et Carol Higgins Clark

 

En plus de jumeler leurs plumes pour cinq romans, dont Trois jours avant Noël (2000) et Ce soir, je veillerai sur toi (2001), la reine du polar Mary Higgins Clark et sa fille Carol ont respectivement réuni leurs héroïnes fétiches, Alvirah Meehan et Regan Reilly, dans trois romans : Le voleur de Noël (2004), La croisière de Noël (2006) et Le mystère de Noël (2008).

 

Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

Partageant une passion pour l’auteur d’À la recherche du temps perdu, l’écrivain et éditeur Jean-Paul Enthoven et son fils philosophe Raphaël ont joint l’utile à l’agréable en cosignant le Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (2013).

 

Peyo et Thierry Culliford

 

Lorsque son père Pierre Culliford, dit Peyo, meurt en 1992, Thierry Culliford reprend les aventures des Schtroumpfs (auxquelles il collaborait depuis 1983) et relance celles de Johan et Pirlouit et de Benoît Brisefer.

Où sont les femmes ?

Depuis que la mystérieuse Evie Black a assassiné sauvagement deux dealers de crack, de troublants événements surviennent à Dooling, petite ville des Appalaches. Dès que les femmes s’endorment, un cocon se forme sur leur visage et leurs mains. Et gare à celui ou celle qui les réveillera. Alors que le phénomène surnommé la fièvre Aurora se répand dans le monde, on croit qu’Evie, la seule à pouvoir dormir et se réveiller, est à la fois la source et la solution du problème.

 

À l’instar des personnages féminins de Sleeping Beauties, il y a de fortes chances que le lecteur lutte désespérément contre le sommeil afin de ne pas devoir abandonner la lecture de ce captivant livre écrit à quatre mains. Se déclinant en courts chapitres qu’on dévore jusqu’à s’user la rétine, ce roman choral au souffle épique ne manque certes pas de moments étranges, violents et cauchemardesques, pas plus que de répliques cocasses, corsées et assassines.

 

Peuplé de femmes fortes qui ne s’en laissent pas imposer par les hommes, telles la brave shérif Lila Norcross et les truculentes détenues de la prison de Dooling, le roman semble porter les germes du mouvement #MeToo. Bien qu’Owen prétende que lui et son père ont seulement voulu coller à la réalité et non signer un roman féministe, à travers les agissements, les propos et les revendications de ses protagonistes féminines, Sleeping Beauties traduit avec éclat le trop-plein des femmes face aux inconduites des hommes.

 

Alors qu’une à une les femmes sont transportées dans un nouveau monde sans hommes, dans le monde réel, c’est littéralement l’apocalypse. Si les uns se repentent et que d’autres préfèrent s’enlever la vie, certains hommes en profiteront pour assouvir leurs bas instincts. S’ils laissent planer l’idée que l’harmonie entre les genres peut exister, Owen et Stephen King font comprendre que tout peut éclater à tout moment dans une finale au charme faussement lyrique.

 

Sleeping Beauties
★★★ 1/2
Stephen et Owen King, traduit de l’anglais par Jean Esch, Albin Michel, Paris, 2018, 828 pages