«La crue»: jamais sans ma fille

Ariane Bessette
Photo: Martine Doyon Ariane Bessette

Dans un premier roman poignant et passionnant, Ariane Bessette esquisse avec acuité et grande sensibilité l’interminable et inégal processus de deuil qui accompagne la mise au monde d’un enfant mort-né.


Trente-trois ans après qu’on lui eut arraché sa fillette décédée à la naissance, sans même qu’elle ait pu l’effleurer des yeux, une femme reçoit par hasard un appel téléphonique de la part d’une jeune trentenaire née à la date et au lieu exacts où le drame s’est produit.

Sitôt, son coeur s’emballe. Ses certitudes s’évaporent. Sa petite fille a-t-elle bien succombé le 29 décembre 1977 ? Avançant à tâtons sur l’imperceptible fil tendu entre la raison et l’imagination, la narratrice part à la quête de la vérité… et de son propre salut.

« Quand ça revient, quand je réalise qu’il se pourrait bien que ce soit moi qui déraille, qui m’inflige ces détours forcés de mon imagination, tu es là. Tu me regardes. Tu tends les bras vers moi. Tu m’appelles. Impossible de t’abandonner de nouveau. »

Entretenant savamment le suspense, disséminant ici et là des indices sur le dénouement de l’histoire, à la manière d’un thriller psychologique, Bessette se sert de la forme de son récit, oscillant entre rêve et réalité, vérité et mensonge, pour disséquer et explorer sous toutes ses coutures les émotions et le cheminement de sa protagoniste. Elle entraîne le lecteur à douter à l’unisson avec l’endeuillée, avec une maîtrise exceptionnelle qui n’est pas sans rappeler D’après une histoire vraie (2015) de Delphine de Vigan.

On retrouve dans le roman des traces des deux recueils de poésie publiés précédemment par l’auteure. Dans les thèmes — le deuil, la maternité —, mais aussi dans la forme hachurée des textes, dans la délicatesse et le rythme chantant des phrases, dans l’émotion au premier plan de chaque rebondissement.

La crue est une oeuvre qu’on dévore d’un trait, pressés d’en connaître le dénouement, à laquelle on retourne afin d’en savourer à petites bouchées la fine et sublime prose.

La crue

★★★★

Ariane Bessette, Québec Amérique, Montréal, 2018, 163 pages