«Les querelleurs» ou le combat de coqs en milieu littéraire

L’auteure révèle l’écriture engagée d’une féministe lucide dont les exigences littéraires donnent à sa subjectivité une force de frappe redoutable.
Photo: Catherine Legault Le Devoir L’auteure révèle l’écriture engagée d’une féministe lucide dont les exigences littéraires donnent à sa subjectivité une force de frappe redoutable.

Il y aurait de la vanité, de la prétention, de l’orgueil, souvent mal placés, dans le monde de l’édition et de la littérature au Québec. Pis, ces travers seraient exacerbés par la frange masculine du microcosme, à en croire la romancière, poète et essayiste France Théoret qui, dans Les querelleurs, scrute, avec la sagacité de son regard, une interminable chicane entre un auteur et son éditeur.


Une chronique fine et caustique d’un combat de coqs en terrain judiciaire qui dresse le portrait délicieusement vitriolique de la suffisance, des manipulations et des jeux de domination, très mâles, dont aime se gausser un certain pan lettré du féminisme auquel l’auteure revendique depuis des années une appartenance. Savoureux. La critique évite l’approche trop frontale, celle qui carbure à l’aigreur et à l’indignation facile, et trouve ses assises dans l’observation distante et l’exposition subtilement commentée des faits.

Il y a deux hommes. « On les imagine affirmés, sûrs de ce qu’ils représentent. » L’un, Victor Gill, éditeur ayant « le sentiment de faire l’histoire », propose à l’autre, Claude Lanthier, figure d’une nouvelle vague aujourd’hui sur le déclin, de rééditer dans une collection de poche son livre Les batailleurs, succès critique vieux de 25 ans.

Il a la possibilité de le réécrire pour en livrer à la postérité et à la face du monde moderne une version entièrement revue et corrigée, une « nouvelle édition définitive ». C’est ce qu’il fait.

Un contrat est signé. Le livre est publié, même si l’auteur, finalement, s’est mis à douter de sa propre réécriture. Le silence infatué de l’auteur, en confrontant la hardiesse de l’éditeur, va donner corps à un litige porté devant les tribunaux. Le procès, lui, va durer 15 ans.

Oeuvre aux accents très sarrautien, Les querelleurs poursuit, sans mièvrerie, avec ce même souci du détail et de la précision que dans les romans et essais précédents de Théoret, la mise en accusation des aliénations du monde par, et dans, des lieux de pouvoir dont l’esprit est depuis trop longtemps affligé par le caractère belliqueux et arrogant de certains hommes.

L’auteure d’Hôtel des quatre chemins (Pleine Lune, 2011), lauréate du prix Athanase-David en 2012, qui a souvent été qualifiée d’auteure de la « négativité », y révèle la même écriture engagée, celle d’une féministe lucide dont les exigences littéraires donnent à sa subjectivité une force de frappe redoutable.

L’hommerie d’une même génération, incarnée par deux hommes devenus gris et chauves avec le temps, y est remise à sa place, avec une économie de mots férocement féconde et un souci de la description qui accentue tout le ridicule de leurs regards conflictuels, de leurs bombages de torse, de leurs sourires en quête d’ascendance sur l’autre transposés, par la socialisation, dans les commentaires malfaisants de leurs joutes oratoires et leurs petites comédies du quotidien.

Ce roman court en dit long sur un temps en mutation comme sur un héritage à abandonner. Sa sociologie en fait un divertissement solide et dense, mais, sans doute aussi, nécessaire.

Extrait de « Les querelleurs »

« Victor Gill a développé une haute idée de la lui-même depuis qu’il est à la tête de la maison d’édition, il dit à la barre des éditions. Il montre de la condescendance envers Me Benoist. Son âge le justifie. L’éditeur fait la différence entre le niveau de savoir, le savoir bien à jour de son avocat en opposition avec l’expérience de vie dont il se gratifie intégralement. »

Les querelleurs

★★★★

France Théoret, La peuplade, Chicoutimi, 2018, 152 pages