Clarence Rodriguez lève le voile sur une jeunesse saoudienne en pleine mutation

Même en tant que femme, la journaliste française Clarence Rodriguez a eu un accès privilégié à la vie saoudienne.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Même en tant que femme, la journaliste française Clarence Rodriguez a eu un accès privilégié à la vie saoudienne.

Clarence Rodriguez a vécu 12 ans en Arabie saoudite. À son arrivée à Riyad, elle était la seule journaliste occidentale accréditée à y vivre de façon permanente. Elle en a tiré quelques livres, dont le plus récent, Arabie saoudite 3.0, publié aux éditions Érick Bonnier, donne la parole à des représentants de la jeunesse saoudienne.

En entrevue, Clarence Rodriguez ne quitte pas son panama, chapeau qu’elle a porté tout le long de son séjour en Arabie saoudite, à la place d’un hidjab.

Lorsqu’elle est arrivée à Riyad, en compagnie de son mari et de ses enfants, la journaliste ne connaissait pas l’Arabie saoudite. Ou plutôt, elle n’en connaissait que les stéréotypes véhiculés dans le monde occidental. « J’ai voulu connaître ce pays », dit-elle.

Arrivée sur place, elle n’avait, comme les femmes saoudiennes, que le statut d’une femme mineure. « En étant journaliste femme, je n’avais aucune existence légale. J’étais sur le permis de travail de mon mari. Moi, je n’existais pas. J’étais une femme mineure, comme les Saoudiennes », raconte-t-elle.

Pour réussir à y survivre comme journaliste, elle dit avoir été « son propre censeur ». « Je me considérais comme un funambule. Je savais ce que je pouvais écrire et ne pas écrire. »

En tant que femme, elle a cependant eu un accès privilégié à la vie saoudienne. Elle a notamment participé à ce qu’elle appelle des « boudoirs islamiques », soit des réunions privées de femmes désirant discuter de différents sujets, dont la religion.

L’Arabie saoudite qu’elle décrit est en pleine transformation. Minée par le déclin du prix du pétrole, elle fait face à la nécessité de transformer son économie et son image.

Le cas Badawi

Son livre présente d’ailleurs d’entrée de jeu le prince Mohammed ben Salmane, reçu ces jours-ci à Washington. Fils du roi Salmane, c’est lui qui tient véritablement les brides du royaume, explique-t-elle.

Dans son livre, elle établit d’ailleurs un étrange parallèle entre ce prince et Raïf Badawi, le jeune blogueur emprisonné et condamné à être fouetté pour avoir défendu la liberté de croyance religieuse sur les réseaux sociaux.

Foncièrement différents, ces deux hommes souhaitent, dit-elle, une réforme du pays, mais de façon totalement différente.

Le premier se soucie d’abord et avant tout de revenus alors que le second, de liberté et de droits de la personne.

Clarence Rodriguez mentionne d’ailleurs à plusieurs reprises l’exemple des Émirats arabes voisins, investis dans le développement tous azimuts.

Bien qu’ils souhaitent aussi des réformes dans le pays, notamment au sujet de l’omniprésente police religieuse qu’est la Mutawa, les jeunes rencontrés par Clarence Rodriguez n’en sont pas moins conservateurs. Très attachés aux valeurs de la famille et de la religion, ils fonctionnent dans une société où les standards sont souvent doubles.

« J’ai 28 ans et me considère comme d’une génération qui a déjà vu évoluer beaucoup de choses dans le bon sens pour les femmes », dit Nour, une jeune femme rencontrée par Clarence Rodriguez.

En effet, les femmes auront le droit de conduire sans risquer d’être jetées en prison à partir du mois de juin prochain. Et elles ont désormais le droit de faire des affaires. L’âge minimum pour marier une jeune fille est quant à lui passé à 16 ans.

Mais Clarence Rodriguez croit que pour que la cause des femmes avance réellement en Arabie saoudite, il faudrait surtout supprimer le « Mahram », ce tutorat qui fait que les femmes n’ont pas de véritable identité au pays et qu’elles doivent constamment être parrainées par un homme.

Et aussi, il faudrait libérer Raïf Badawi, pour montrer au monde que le pays est vraiment désormais ouvert à l’idée de communiquer avec lui.

Mercredi, Clarence Rodriguez donnera une conférence à Montréal en compagnie d'Ensaf Haidar, présidente de la Fondation Raïf Badawi et épouse de ce dernier, dans les locaux de la Société Saint-Jean-Baptiste. Elle fera ensuite une tournée de conférences sur l’Arabie saoudite à travers le Québec.