«Maudit soit l’espoir»: de la chambre de torture à la beauté fragile du monde

Les personnages de Sönmez s’intéressent à la mélancolie, l’amour, la séparation, la violence...
Photo: Stéphanie Fontenoy Les personnages de Sönmez s’intéressent à la mélancolie, l’amour, la séparation, la violence...

Dans les années 1990, au pic du conflit civil en Turquie, l’ex-avocat des droits de la personne Burhan Sönmez, aujourd’hui romancier, a été arrêté, torturé puis laissé pour mort à la suite d’une tentative d’assassinat en 1996. De ce passé, l’écrivain d’origine kurde a tiré un récit métaphorique sur le subconscient, Maudit soit l’espoir (Gallimard), son premier roman traduit en français.

À l’intérieur, quatre personnages sont soumis à l’emprisonnement et à la torture dans les entrailles d’Istanbul. Quand ils échappent à leurs délires de souffrance, ils se racontent des histoires inventées et rêvent aux existences de ceux qui foulent le pavé d’Istanbul, juste au-dessus d’eux.

« Je me suis retrouvé moi aussi dans cette chambre de torture, explique l’auteur, rencontré il y a quelques semaines dans un café d’Istanbul. Mais mes personnages ne sont pas idéologiques. Ils s’intéressent à la notion de beauté, à la mélancolie, l’amour, la séparation, la violence, à l’identité de la ville aussi ».

Réfugié politique en Grande-Bretagne pendant dix ans, l’homme a choisi de revenir vivre dans son pays natal, la Turquie, où il dénonce la politique du président Erdogan, en connaissance de cause. Rencontre.

Pourquoi avoir imaginé cette superposition entre un centre de torture et la ville d’Istanbul ?

Ces centres de torture existent à Istanbul. J’ai été détenu dans l’un d’eux. La forme du récit m’a permis de décrire mon propre Istanbul. Souvent, Istanbul est décrit d’un point de vue soit occidental, soit oriental. Je voulais regarder Istanbul du bas vers le haut. La cité souterraine est notre subconscient.

Toutes les villes possèdent cet élément caché : la pauvreté que l’on ne veut pas voir, la violence envers les femmes, l’exploitation des enfants. Dehors, sur le pavé, on trouve de belles vitrines étincelantes, les nouveaux vêtements à la mode, la publicité géante. Mais ce n’est là que la face policée de la ville. Elle fait partie de notre réalité, mais elle n’est pas la seule.

Il n’est pas explicitement question de politique dans votre ouvrage. Est-ce un choix ?

Au début du roman, le lecteur pense qu’il va lire un livre politique. C’est volontaire. Puis, le livre devient autre chose. Certains personnages ont des opinions politiques, certes, mais ils n’utilisent pas un langage idéologique. Ils s’intéressent à la notion de beauté au sens large. Cela inclut la mélancolie, l’amour, la séparation, la violence. Pour moi, la beauté n’est pas simplement un concept esthétique. C’est aussi un concept social et politique.

Votre prose est très imagée. Elle emprunte beaucoup aux contes et aux mythes anatoliens. Êtes-vous influencé par vos origines kurdes ?

Oui, je suis né dans un petit village kurde de la plaine anatolienne de Haymana. Ma langue maternelle est le kurde. J’ai appris le turc à l’école primaire. En famille, nous parlons kurde. À l’école, avec l’administration, le kurde est interdit. Même si aujourd’hui les livres en kurde sont autorisés, la plupart des auteurs kurdes écrivent en turc. Inconsciemment, j’utilise l’âme de ma langue maternelle dans mes ouvrages. Dans mon enfance, nous n’avions pas d’électricité ni de télévision. Raconter des histoires était notre principal mode de communication et de divertissement. Nous savions que ces histoires étaient fictionnelles, mais nous essayions d’y croire. Je m’efforce de faire la même chose aujourd’hui. Quand j’invente des histoires, je veux qu’elles aient l’air vraies.

Vos quatre personnages, prisonniers et torturés, s’amusent à finir les histoires des autres. Vous aimez alterner les points de vue ?

Oui, les histoires ne sont pas figées. Elles sont vivantes. Chacune peut être interprétée de manière différente en fonction de la personne qui la lit. Si vous et moi lisons Baudelaire ou Victor Hugo, nos interprétations seront aussi différentes que si nous avions lu des auteurs différents. Ce que nous écrivons est vivant, car le lecteur est vivant.

Vous avez reçu un prix littéraire important, le prix Sedat Simavi, en 2011 en Turquie, pour votre second ouvrage, Masulmar (non traduit en français). Est-ce que ce prix vous protège dans le contexte actuel de restriction de la liberté d’expression en Turquie ?

Non, au contraire, la popularité fait de vous une cible. Depuis 1940 en Turquie, les auteurs subissent la pression du gouvernement. La précédente génération d’écrivains avait coutume de dire « si vous êtes écrivains en Turquie et que vous n’êtes pas allé en prison, alors c’est que vous n’avez pas de chance ».

Rien n’a changé depuis. Quoi que vous écriviez, il y aura toujours des gens ou une organisation politique qui se sentiront offensés. La question arménienne, la question kurde, la violence envers les femmes sont des sujets délicats, mais pour certaines personnes, tous les sujets sont délicats en Turquie. En tant qu’auteur, on ne peut pas faire le tri.

Vous avez survécu à une tentative d’assassinat. Pouvez-vous en parler ?

J’étais avocat dans les années 1990, au pire de la guerre civile. C’était une période très violente. J’étais très impliqué dans différentes associations des droits de la personne. Pour l’État, j’étais un ennemi. Un jour, les forces de police turques ont essayé de m’assassiner en pleine rue. Les assassinats politiques étaient très répandus à l’époque.

Dans mon enfance, nous n’avions pas d’électricité ni de télévision. Raconter des histoires était notre principal mode de communication et de divertissement. Nous savions que ces histoires étaient fictionnelles, mais nous essayions d’y croire.

Pourquoi avoir choisi de revenir vivre en Turquie ?

J’ai quitté la Turquie en l’an 2000. J’ai été forcé à partir. J’ai commencé à revenir en 2009, pour voir comment les choses évoluaient, et je suis à nouveau installé en Turquie depuis quatre ans. Beaucoup de personnes sont parties ou continuent de quitter la Turquie. Elles ont le droit de choisir la sécurité. Mais même si je reçois des menaces de mort, je veux rester. Car les autorités veulent vous faire peur et vous faire déguerpir. Elles veulent vous réduire au silence. Moi, je veux rester et parler.

Que vous inspire le climat politique en Turquie actuellement ?

La situation est très mauvaise, mais elle l’était aussi dans les années 1990 et les années 1980. Aujourd’hui, on est face à une nouvelle forme d’obscurantisme. Le pays est aux mains de politiciens égoïstes et ignorants. Ils dessinent un nouveau futur pour le pays, financièrement et socialement. Y parviennent-ils ? Pour l’instant, oui.

Mais dans le futur ? Je ne vois pas d’avenir pour eux en Turquie. Je ne pense pas qu’on peut diriger un pays en considérant que 50 % de la population est votre ennemie. En démocratie, vous pouvez avoir des opposants, pas des ennemis. Le président Erdogan n’a pas d’opposants.

Il s’est créé des ennemis et voit les citoyens de son propre État comme des ennemis. Cela ne concerne pas seulement une petite partie de la population, c’est plus de la moitié du pays qui est considérée comme cela. Dans ces circonstances, je ne vois pas comment un parti politique peut réussir.

L’exil et la plume

Burhan Sönmez a passé dix ans comme réfugié politique en Grande-Bretagne, où, souffrant de lésions au cerveau, il a été soigné au centre Freedom from Torture qui vient en aide aux victimes de mauvais traitements. Pétri de tradition orale dans son enfance passée dans un village kurde d’Anatolie centrale, passionné de lettres depuis toujours, auteur de poésie, Burhan Sömnez vit alors de petits boulots à Cambridge le jour et écrit ses nouvelles la nuit. Il ne lâchera plus jamais la plume. Son deuxième ouvrage, Masumlar (« Les innocents », non traduit en français), reçoit le prix Sedat Simavi en 2011, l’une des plus hautes distinctions littéraires en Turquie.

Maudit soit l’espoir

Burhan Sönmez, traduit du turc par Madeleine Zicavo, Gallimard, Paris, 2018, 288 pages