«Le pouvoir»: quand les femmes font des étincelles

Naomi Alderman détourne la réalité changeante des pouvoirs sans jamais sombrer dans les transpositions faciles ou les excès douteux.
Photo: iStock Naomi Alderman détourne la réalité changeante des pouvoirs sans jamais sombrer dans les transpositions faciles ou les excès douteux.

À la fin, les premiers remerciements de l’auteure sont adressés à Margaret Atwood, « qui a cru en ce livre quand il n’était encore qu’une petite lueur dans mon esprit », écrit la Britannique Naomi Alderman, sans surprendre personne d’ailleurs, tant l’esprit de la romancière canadienne plane au-dessus de ce récit dystopique, oeuvre forte au rythme haletant. Le pouvoir — c’est son titre — est une sorte de The Handmaid’s Tale (La servante écarlate) inversé dans lequel le cadre social rigide et moral en place asservit et maltraite désormais les hommes, au bénéfice des femmes.

L’apparition d’un étrange pouvoir est à l’origine de ce « déplacement de la peur » d’un camp vers l’autre, pour reprendre cette formule que l’actualité des derniers mois a fait sortir de quelques culottes de producteurs-agresseurs ou de chefs d’orchestre libidineux.

Une arme imparable


Le phénomène est la conséquence d’une accumulation dans l’environnement d’un agent neurotoxique utilisé massivement pendant la Deuxième Guerre mondiale. Sa concentration a modifié le génome humain, donnant aux femmes, sans exception, dans ce futur aussi lointain qu’incertain imaginé par Naomi Alderman, la capacité de produire sur demande, au coeur de leur main, un arc électrique.

« Les femmes ont le pouvoir de faire fondre le métal, d’amalgamer les percuteurs avec le conduit des canons, de faire frire les systèmes électroniques des véhicules. »

Fini les agressions, fini les contraintes par la force. Le pouvoir en question, appelé fuseau, devient une arme imparable pour se protéger et se défendre de mâles dont les appétences fiévreuses non consenties par leur proie tournent, au pire à la mort, au mieux à l’amputation de l’organe incriminé par électrocution. Fatalement.

Le spectre de la castration, dévoilé sans peur du détail dans les premières pages de ce récit, circonscrit et qualifie parfaitement cette incroyable source d’énergie qui, loin de faire avancer l’humanité vers un monde plus équilibré, plus égalitaire et meilleur, va surtout changer la polarité de l’abus.

Assujettis par la foudre des femmes, les hommes ne vont plus avoir le droit de conduire, de posséder leur propre entreprise, de voter ou de se réunir à la maison, à plus de trois, sans la supervision d’une femme. Et bien sûr, toute vraisemblance avec la vie de femmes dans un pays de la péninsule Arabique n’est pas le fruit du hasard.

Redoutable critique des emportements féministes du moment, le bouquin de Naomi Alderman, rare oeuvre de science-fiction récompensée en Grande-Bretagne par le Bailey’s Women’s Prize, sorti en 2016, tient en haleine de la première à la dernière page, avec sa diversité de personnages qui incarnent les différentes facettes d’une dérive prévisible : Allie, victime de maltraitance, devient, sous le nom de Mère Ève, prophète et fondatrice d’une nouvelle religion cherchant à donner un sens biblique à ce pouvoir. Margot, mairesse d’une ville américaine, va trouver dans son pouvoir électrique le moyen d’asseoir un peu plus son pouvoir politique, de grimper dans la hiérarchie de la représentation démocratique, sans peur d’ailleurs de reproduire les pires comportements des hommes qu’elle a pourtant un jour exécrés.

Au coeur de ce « Grand Changement » en marche, Roxy, jeune Londonienne, va, elle, traquer les tueurs de sa mère et Tunde, 21 ans, homme et journaliste, va se poser en témoin d’une reconfiguration des rapports dont personne, au final, ne risque de sortir gagnant.

Le pouvoir de ce roman tient dans l’harmonie littéraire orchestrée par Naomi Alderman qui détourne la réalité changeante des pouvoirs sans jamais sombrer dans les transpositions prévisibles et faciles ou les excès douteux.

Elle le fait aussi en jouant avec les distances focales. Le pouvoir devient en fait un roman historique, remontant le fil d’une mutation génétique et de ses conséquences sociales, écrit par un homme, un certain Neil Adam Armon — les amateurs d’anagrammes devraient apprécier ! — membre de l’Association des hommes écrivains de New Bevand Square et qu’une certaine Naomi conseille dans une série d’échanges épistolaires.

Le procédé est habile. Il donne ainsi une tonalité savoureuse à cette dystopie qui, en révélant par de fines touches les fondements d’un féminisme franchement revanchard, finit par dénoncer l’escroquerie de la notion de genre soutenue par des structures de pouvoir ancrées dans la violence et l’obscurité d’un passé. « Qu’est-ce qu’un homme ? demande Neil dans une de ses lettres. Tout ce qu’une femme n’est pas. Qu’est-ce qu’une femme ? Tout ce qu’un homme n’est pas. Admets qu’on ne pas va aller loin avec ça. »

Extrait de « Le pouvoir »

« Cela fait un an. Les télévisions ont montré des images d’émeutes dans des contrées du monde lointaines et instables, où des femmes ont pris possession de villes entières. Daniel a raison, le coeur du problème, ce n’est pas que des filles de quinze ans puissent le faire : ça, on peut le juguler. Le souci, c’est que ces gamines puissent réveiller le pouvoir chez des femmes plus âgées. Cela soulève des questions. Depuis quand est-ce possible ? Et comment se fait-il qu’on ne l’apprenne que maintenant ? »

Le pouvoir

★★★★

Naomi Alderman, traduit de l’anglais par Christine Barbaste, Calmann-Lévy, Paris, 2018, 400 pages