Montréal, une île, une ville dépressionniste à en pleurer

D’abord élaboré pour fustiger les atrocités architecturales et urbanistiques avilissant le paysage de toutes les villes d’une Amérique du Nord aux allures de vaste quartier Dix-30, le regard dépressionniste embrasse plus large que jamais.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir D’abord élaboré pour fustiger les atrocités architecturales et urbanistiques avilissant le paysage de toutes les villes d’une Amérique du Nord aux allures de vaste quartier Dix-30, le regard dépressionniste embrasse plus large que jamais.

Son commissaire aux célébrations fait face à la justice pour des allégations d’agressions sexuelles. L’oeuvre Bleu de bleu, huit kilomètres de murets peints et de lumières séparant l’aéroport de Montréal et la 1re Avenue, est recouverte de gadoue. Des fêtes privées ont coûté aux contribuables un beau million de dollars (comme le révélait Le Journal de Montréal fin février). C’était prévisible : le legs du 375e de Montréal n’est pas — soyons poli — que positif.

Et voilà qu’une bande de trublions en remet une couche dans Montréal, ville dépressionniste, sorte d’anti-cahier souvenir du 375e cataloguant avec une imperturbable opiniâtreté les turpitudes morales, les injustices historiques et les aberrations urbanistiques dont se sont rendus coupables la métropole et ses dirigeants.

« Architecture étouffée par le béton, diversité traversée par des clôtures, consommation organisée en centre d’achats, patrimoine sclérosé, brutalité policière, autoroutes tentaculaires, banlieues mièvres, histoire coloniale honteuse, promoteurs véreux, écarts de richesse dégradants, discrimination systématique », énumèrent dans un virulent avant-propos Frédéric Mercure-Jolette et Jasmin Miville-Allard, tous deux issus de La Conspiration dépressionniste, revue fondée à Québec en 2003 par un groupe de jeunes intellectuels rageurs, caustiques et intraitables, descendants de Barthes et de Debord qui se seraient défoncé les oreilles aux Béruriers noirs.

Le recueil Québec, ville dépressionniste parlait en 2008 d’« une ville plate ceinturée par une couronne de villes-dortoirs froides et sans âme ». « Mais Québec n’a pas le monopole du dépressionnisme », plaide Isabelle Lemelin, membre de ce collectif n’en étant plus vraiment un, mais auquel aura survécu une méthodologie dépressionniste, préconisant « l’auscultation d’un micro-élément de la société afin d’éclairer une organisation plus générale du monde qui nous entoure ».

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

D’abord élaboré afin de désigner (et de fustiger) les atrocités architecturales et urbanistiques avilissant le paysage de toutes les villes d’une Amérique du Nord aux allures de vaste quartier Dix30, le regard dépressioniste embrasse désormais plus large que jamais. Montréal, ville dépressionniste propose ainsi, dans près d’une trentaine de textes, une traversée du quartier gai devenu le creuset du conformisme, un portrait-robot du policier du SPVM en individu radicalisé, une déconstruction de la réputation explosive de Montréal-Nord, un détour par l’Est gris du pétrole, ainsi qu’un judicieux rappel à l’ordre adressé aux bien-pensants, coiffé d’un titre limpide: La décolonisation n’est pas un exercice de pensée positive.

Davantage qu’une simple charge contre une île éternellement jonchée de cônes orange et de nids-de-poule abyssaux, le brûlot multiplie les rafales et les cibles, en réservant quelques taloches plus généreuses à ces « mauvais vendeurs […] qui ne s’intéressent qu’à la transformation de Montréal en image de marque, c’est-à-dire ceux qui veulent nous faire croire que Montréal est une ville de design, une ville intelligente ou une ville festive ».

« Quand je suis arrivé à Montréal, j’étais pleine d’espoir, mais je fais depuis un long moment le constat de la généralisation d’un discours vide », explique en entrevue Isabelle Lemelin, qui, comme plusieurs membres de La Conspiration dépressionniste, a quitté Québec il y a plus ou moins dix ans. « On rêve à des trottoirs chauffants, on se complaît dans un grand discours dominant, autosatisfait et élitiste sur la beauté, l’urbanité, alors que les humains sont les derniers sur la liste. Ce sont des considérations secondaires du pouvoir, les humains, loin derrière les promoteurs immobiliers. »

Le culte du shérif

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Dans There Is a New Sheriff in Town. L’irrésistible attrait du boss politique, Frédéric Mercure-Jolette ausculte l’amour des Montréalais pour la figure charismatique du maire populiste, incarnant à lui seul les ambitions de sa ville et concentrant tout le pouvoir entre ses mains, de Médéric Martin à Denis Coderre, en passant par Camillien Houde et Jean Drapeau. Il dépeint du même souffle les partis politiques comme les principaux instruments d’une vie démocratique municipale digne de ce nom, prenant le contre-pied d’une idée reçue les décrivant en structures inutiles.

« Sur quelle base les gens vont choisir leurs représentants s’il n’y a pas de bannière politique ? » demande-t-il, sans s’enthousiasmer outre mesure de l’arrivée de Valérie Plante — les dépressionnistes n’ont pas l’enthousiasme facile. « Sans bannière, on ne peut porter notre attention sur autre chose que des noms propres qui investissent l’espace public avec leur ego. Abolir les partis, c’est très dangereux sur le plan de la participation, parce que les électeurs sont moyennement stupides politiquement. Ça prend des bannières pour se représenter qui porte quelles idées. »

Parmi les autres principales victimes des essayistes oscillant entre sarcasme, caricature, mauvaise foi et devoir de mémoire : la STM (évidemment). L’usager de la STM, ce parfait imbécile, proclame d’ailleurs le titre d’un des textes. « Le métro a été confisqué par une classe créative marketing qui veut nous faire aimer le métro en nous demandant de choisir le nom des wagons, regrette Frédéric Mercure-Jolette, alors que tout ce qu’on demande, c’est que les bus soient à l’heure, que les métros ne tombent pas en panne. C’est de l’ordre du mépris. »

Québec vs Montréal

Appréhende-t-on une levée de boucliers aussi vive que celle survenue en 2008 contre la parution de Québec, ville dépressionniste ? « Quand on l’a lancé, les gens disaient : “Vous n’avez pas le droit d’attaquer Québec comme ça” » se rappelle Jasmin Miville-Allard.

Frédéric Mercure-Jolette : « Il y a une inquiétude culturelle plus grande chez les gens de Québec, qui ont tendance à réagir fortement, pas nécessairement parce qu’ils sont plus fiers, mais parce qu’ils ont l’impression que chialer contre leur ville, c’est comme chialer contre eux. On ne va pas activer cette inquiétude indépassable à Montréal. »

Jasmin Miville-Allard : « Il y a plusieurs manières d’être Montréalais, plusieurs contre-discours aux discours dominants, davantage qu’à Québec. Je pense à ma directrice de maîtrise, qui est une juive libanaise : son milieu n’a rien à voir avec le mien et, pourtant, on s’identifie tous les deux comme Montréalais. »

Le Montréal multiple compte heureusement plusieurs précieux refuges contre la dépression.

Extrait de « Montréal, ville dépressionniste »

« Ce n’est pas que nous n’aimons pas Montréal, c’est une vision complaisante de cette ville qui nous ulcère. Pour certains, il est profitable de faire exister un Montréal festif et globalisé dans le langage et les esprits à force de campagnes publicitaires massives et de relations publiques sophistiquées afin de mieux le faire gober à ses habitants. Mais tous n’ont pas le même accès à ce Montréal fantasmé : la clôture entre Ville de Mont-Royal et Parc-Extension le montre autant que les grandes fêtes gastronomiques sur l’esplanade du Stade auxquelles plusieurs habitants d’Hochelag’ restent étrangers. Il faut critiquer cette image illusoire de la ville de plusieurs manières, notamment en analysant qui la fait, comment et pourquoi. »

Montréal, ville dépressionniste

Collectif, Moult Éditions, Montréal, 2018, 270 pages