Le grand écart entre la source et ses suites

Une photo tirée du film «La fiancée de Frankenstein» de James Whale (1935)
Photo: Universal Pictures Une photo tirée du film «La fiancée de Frankenstein» de James Whale (1935)

André Caron l’avoue, il est obsédé par Frankenstein. Il en a eu la piqûre à l’adolescence et, depuis, il dit avoir vu tous les films sur le sujet. Et pas seulement une ou deux fois. L’obsession de ce fan du genre horreur s’est matérialisée dans le livre Frankenstein lui a échappé. Les tourments cinématographiques d’un mythe moderne (L’instant même), sorti le 6 mars, 200 ans, jour pour jour, après Frankenstein de Mary Shelley. On est obsédé ou on ne l’est pas.

« Le défi, c’est de trouver les films. On ne peut pas se fier à Netflix, commente celui qui possède 3000 DVD. Sur Amazon, on en trouve. Les téléfilms, c’est comme ça que je les ai acquis. »

Sa « frankensteinphilie » est si grande qu’il avait d’abord pondu un gros ouvrage. L’éditeur lui a fait supprimer un chapitre, celui justement sur les téléfilms. Son regard critique, cependant, y est bien présent.

« Cent cinquante films ont été adaptés ou se sont inspirés du roman de Mary Shelley, et pas un seul, écrit-il en conclusion, n’a réussi à représenter fidèlement les personnages de Victor Frankenstein et de son Monstre. »

André Caron pensait depuis 15 ans à faire ce livre. Par manque de temps, il n’y plongeait pas. Car c’est pratiquement une thèse de doctorat qu’il a rédigée. Il a fallu qu’un congé de son métier d’enseignant se pointe pour qu’il y arrive. En trois mois.

Pas de post-partum

« Ça sortait facilement, je l’avais tout dans ma tête, confie-t-il au téléphone. Je regardais les films, juste pour confirmer. Le défi, c’était de trouver des traces de post-partum. »

Comme tout bon projet doctoral, Frankenstein lui a échappé défend une thèse. André Caron, qui s’est tapé tout ce qui a été réalisé depuis 1910, y compris les « navets » de l’Espagnol Jesús Franco, y défend ainsi l’idée que la dépression de type post-partum dans laquelle tombe le savant après avoir donné naissance à sa créature a disparu. Elle est pourtant, selon lui, le noeud de la trame.

Le 200e anniversaire de ce classique de l’horreur gothique lui a donné l’envie de rappeler les écarts qui existent entre la source et ses suites.

« Tu écoutes 14 minutes d’interventions sur Frankenstein et la moitié des informations sont fausses, dit-il en évoquant une récente émission des Francs-tireurs. C’est sûr que je mets les pendules à l’heure, mais pour en débattre. »

L’auteur de Québec affirme que Mary Shelley a construit sa légende en disant qu’elle avait écrit l’histoire en une nuit. « Elle n’a jamais donné de date précise, mais des films diront que c’est arrivé dans la nuit du 16 juin 1816. Et tout le monde accepte ça de facto. »

Le professeur de cinéma ne se fait pas donneur de leçons, passant pratiquement par-dessus le fait que le Monstre est souvent désigné à tort Frankenstein. Au plus soulignera-t-il que le récent Frankenstein (2015) de Bernard Rose aurait dû s’intituler« Le Monstre de Frankenstein », tant le réalisateur britannique n’a retenu du récit que la version de la créature.

Cela dit, ce énième film est, aux yeux de l’expert, plein d’audace. « L’approche de Rose est forte parce qu’il place l’action dans le Los Angeles d’aujourd’hui et reprend, en voix hors champ, les propos du Monstre tirés du livre. Mot à mot. Et ça marche ! » s’exclame André Caron.

Il reproche au milieu du cinéma de ne pas s’être nourri davantage de la source littéraire. À commencer par le pionnier James Whale, qui s’est inspiré d’adaptations pour la scène et dont le Frankenstein de 1931 est né de l’image mythique du personnage à la tête carrée et au cou traversé de boulons.

Pour le professeur Caron, le plus grave aura été d’avoir dénaturé les personnages principaux, notamment Victor Frankenstein, rendu démoniaque, et d’avoir inventé des références religieuses.

« La plupart [des films] considèrent le savant comme un fou qui défie le pouvoir de Dieu, lit-on sous sa plume. Il n’est plus aussi fragile que dans le roman […]. Il crée un Monstre souvent muet au cinéma, grognant, [qui] n’affichera jamais l’éloquence et la grandiloquence qu’il dégage dans le roman. »

Deux cycles et des pastiches

Malgré ses bémols, André Caron admire plusieurs films, dont ceux d’Hollywood signés Whale, noyau du « cycle Universal » (1931-1948). Son deuxième titre, Bride of Frankenstein (1935), a la pertinence d’apporter un sous-récit queer avant la lettre.

Le cycle des productions du studio britannique Hammer (1957-1974), davantage morbide et érotique, est marqué par des connaissances scientifiques inconnues de Mary Shelley. Caron apprécie notamment Frankenstein Must Be Destroyed (1969) de Terence Fischer.

« Le film n’a plus rien à voir avec le livre. Mais c’est tellement original, basé sur la transplantation de cerveau. Les films de Fischer sont importants parce qu’ils apportent un autre point de vue, pertinent pour leur époque. »

De la période « postmoderne », Caron ne survole les films de type « syndrome Frankenstein » (les Blade Runner et autres RoboCop) que pour mieux s’attarder aux adaptations du roman gothique. Le Frankenstein de 2015 est son préféré.

Celui qu’il aime le moins ? Il n’hésite pas : Mary Shelley’s Frankenstein (1994) de Kenneth Branagh, notamment parce que, malgré le titre, il ne reconnaît plus le récit de l’écrivaine. Un cas flagrant de pastiche où son sujet lui échappe totalement.

Extrait de « Frankenstein lui a échappé »

« J’entretiens une relation bien particulière avec Frankenstein et ses différentes incarnations : roman, films, jouets et autres dérivés. Cette relation débute alors que j’ai dix ans, en 1972. Un ami plus vieux que moi, Conrad (quatorze ans), me montre des films Super 8 qu’il a commandés dans la revue Famous Monsters. Ce sont en fait de courts extraits de films d’horreur, comme Frankenstein Meets the Wolfman et Abbott and Costello Meet Frankenstein1, transférés en Super 8. Je découvre alors le Monstre et, comme tout le monde, je l’appelle par le nom de son créateur. Je ne sais pas d’où viennent ces films, je ne connais pas l’origine littéraire de l’histoire, je ne sais pas qui a eu l’idée de ce monstre, mais je frissonne chaque fois que je le contemple. »

Frankenstein lui a échappé. Les tourments cinématographiques d’un mythe moderne

André Caron, L’instant même, Longueuil, 2018, 188 pages