«Evangelia»: la belle-fille du charpentier

Se plaisant à critiquer les traditions ancestrales, David Toscana se moque joyeusement des mystères de la foi.
Photo: Laurent Denimal Se plaisant à critiquer les traditions ancestrales, David Toscana se moque joyeusement des mystères de la foi.

Traduire, c’est trahir. Et s’il y a un livre qui a été traduit, remanié, interprété, copié et recopié durant des siècles et des siècles, amen !, c’est bien la Bible.

Partant des erreurs, des omissions et des mensonges qu’elle pourrait contenir, le romancier mexicain David Toscana (Un train pour Tula) s’est amusé à imaginer dans Evangelia ce qu’auraient raconté les saintes Écritures si l’archange Gabriel s’était trompé sur le sexe du fruit des entrailles de la Vierge.

À la place de Jésus, forcé de demeurer à la droite de son Père tout-puissant, c’est Emmanuelle qui naît à Bethléem, à la surprise de Marie, de Joseph et des rois mages.

Des années plus tard, alors que Dieu tente d’imposer son Fils aux peuples sauvages de la future Amérique centrale, Jacob, frère cadet d’Emmanuelle, fera comme l’autre Jacob de la Bible, c’est-à-dire qu’il achètera son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.

Le reste du récit ressemble en plusieurs points à celui des Évangiles, à la différence que Jacob dit Jésus partage la vedette avec la Christe Emmanuelle.

Si l’histoire est connue, elle n’en demeure pas moins chargée d’amusantes surprises.

Se plaisant à critiquer les traditions ancestrales à travers les propos candides d’Emmanuelle, à créer un Dieu tantôt amusé, tantôt exaspéré par la crédulité du peuple élu, David Toscana se moque joyeusement des mystères de la foi.

D’une logique implacable, il raconte de manière prosaïque et avec force détails hilarants la vie de Jésus.

Détails scabreux

Par la bouche de Gabriel, transformé en ange ivrogne oublié sur Terre, l’auteur déconstruit avec un humour irrévérencieux rappelant celui des Monty Python, qui racontaient la vie d’un Bethléémite né le même jour que Jésus dans La vie de Brian, les plus belles histoires de l’Ancien Testament. Il y va même de détails scabreux !

Si certaines personnes y perdront leur latin, les autres trouveront leur plaisir dans cette audacieuse réflexion sur la religion et ses dogmes.

Extrait de « Evangelia »

« Les visiteurs se prosternèrent devant le nourrisson emmailloté dans ses langes et lui offrirent l’or, l’encens et la myrrhe. En expliquant qu’au départ ils avaient bien davantage d’or, mais que ce long voyage les avait contraints à en dépenser la majeure partie.

— Si ton dieu nous avait indiqué une ligne droite, tu serais un homme deux fois plus riche à présent, fit Balthazar en tapant sur l’épaule de Joseph.

— En tout cas, intervint Gaspard, il n’y a pas de meilleur cadeau pour un enfant que le lait maternel.

— Voici Emmanuelle, dit Marie, ce qui veut dire « Dieu avec nous ».

— Beau prénom, dit Melchior. Emmanuel, roi des Juifs. Joseph jeta à Marie un regard lourd d’avertissements, qu’elle ne saisit pas.

— Reine, dit-elle fièrement. Ma fille sera reine, comme Esther. »

Evangelia

★★★

David Toscana, traduit de l’espagnol par Inès Introcaso, Zulma, Paris, 2018, 426 pages