«Livre(s) de l’inquiétude»: les trois miroirs de Pessoa

Fernando Pessoa dans les rues de Lisbonne
Photo: Domaine public Fernando Pessoa dans les rues de Lisbonne

Il est difficile de mesurer l’importance de Fernando Pessoa (1888-1935), petit aide-comptable le jour et écrivain génial et pluriel le reste du temps.

Robert Bréchon, biographe français de Pessoa, résumait ainsi le cas de cet écrivain hors norme : « Imaginons que, dans les années 1910-1920, Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud aient été un seul et même homme, caché sous plusieurs “masques” : on aura une idée de l’aventure vécue à la même époque au Portugal par celui qui a écrit à lui tout seul les oeuvres d’au moins cinq écrivains de génie, aussi différents à première vue les uns des autres que les poètes français que j’ai cités. »

Cette nouvelle traduction de Marie-Hélène Piwnik, qui fait suite à celle de Françoise Laye, devait paraître aux Éditions La Différence, qui a fait faillite il y a quelques mois. Elle s’enrichit de nouveaux éléments d’importance, s’abreuvant à l’édition de référence en portugais, et s’offre au passage un changement de titre. Le livre de l’intranquillité devient Livre(s) de l’inquiétude, apparemment plus conforme au terme « desassossego » courant en portugais.

Mais alors que l’édition française précédente limitait le livre à un seul auteur, Bernardo Soares, la nouvelle fait maintenant place à trois signatures, rendant au livre de Pessoa sa triple identité. Ce qui est raisonnable, sachant que l’écrivain portugais avait créé jusqu’à 72 hétéronymes, clé se trouvant dans la fameuse malle aux 27 543 inédits inventoriée en 1968 — avant qu’on ne les édite à gauche et à droite un peu confusément.

Le premier, Vincente Guedes, est un aristocrate sans argent, une sorte de décadent dans la lignée de Des Esseintes, le héros d’À rebours, de Huysmans. « J’envie tout le monde de ne pas être moi », lui fait dire Pessoa. Le baron de Teive, lui, est un stoïcien suicidaire. Quant à Bernardo Soares, c’est l’éternel promeneur solitaire à travers les rues de Lisbonne, le plus connu des trois « demi-hétéronymes » (selon une expression de Pessoa).

Si chaque « auteur-personnage » de Livre(s) de l’inquiétude possède sa biographie bien distincte et un style qui lui est propre, sous la couverture, il s’agit bien du journal intime de Fernando Pessoa lui-même, d’une « autobiographie dénuée d’événements » où il avance affublé de tous ces masques qu’il s’est peints sur le visage.

Un soliloque à la triple voix, un miroir à trois côtés qui lui sert à se regarder dans toute sa désespérante complexité. Un chef-d’oeuvre inachevé et inachevable.

Réflexions sur le rêve, l’écriture et l’inaction (« Écrire c’est oublier. La littérature est la façon la plus agréable d’ignorer la vie »), description des rumeurs de la ville, remarques sur l’amour et sur la vie, propos graves ou anodins, à la fois multiple, introspectif et terriblement solitaire, à la façon des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, autre livre de poète, Livre(s) de l’inquiétude est un monument revisité de la littérature du moi.

Extrait de « Livre(s) de l’inquiétude »

« J’écris, triste, dans ma chambre paisible, seul comme je l’ai toujours été, seul comme toujours je le serai. Et je me demande si ma voix, chose apparemment si insignifiante, n’incarne pas la substance de milliers de voix, l’avide besoin de se raconter de milliers de vies, la patience de millions d’âmes, soumises comme la mienne au destin quotidien, au rêve inutile, à l’espoir sans lendemain. Dans ces moments-là mon coeur bat plus fort par la conscience que j’en ai. Je vis plus car je vis plus grand. »

Livre(s) de l’inquiétude

★★★★ 1/2

Fernando Pessoa, traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik, Christian Bourgois, Paris, 2018, 560 pages