«Où les eaux se partagent»: le fatal dénouement des liens amoureux

Dominique Fernandez propose une réflexion sur les possibilités et les limites de l’empathie.
Photo: Ferrante Ferranti Dominique Fernandez propose une réflexion sur les possibilités et les limites de l’empathie.

Après Les Siciliens (1977) et Le radeau de la Gorgone (2017), l’académicien Dominique Fernandez plonge encore une fois dans les décors pittoresques et sensuels de la Sicile, dans ses traditions aux allures archaïques, influencées à la fois par l’Europe, l’Orient et l’Afrique, dans son exubérance et sa vitalité doublées d’une perpétuelle misère.

Avec cette 57e oeuvre littéraire d’une remarquable authenticité, Fernandez expose en sourdine les changements d’ordre politique et social qui prennent timidement forme dans cette île méditerranéenne folklorique à la suite des tourments révolutionnaires italiens du Risorgimento.

Lucien, un peintre français, et sa compagne Maria concluent leurs vacances estivales dans un port à l’écart des circuits touristiques, là où la mer Méditerranée et la mer Ionienne se partagent.

Subjugué par la beauté et le charme incandescent de l’endroit, Lucien se laisse séduire par la proposition d’un descendant de la noblesse sicilienne qui compose du mieux qu’il peut avec la chute de l’aristocratie et le tarissement de sa fortune — don Fabrizio, en référence explicite au roman Le guépard de Lampedusa — d’acheter une fruste habitation aux abords de la falaise.

Comme son prédécesseur, l’écrivain déjà lauréat d’un prix Goncourt et d’un prix Médicis dresse un portrait foisonnant de la Sicile, de son éternel archaïsme duquel émane un charme étonnant, malgré sa nostalgie du fascisme, son refus de l’émancipation des femmes, ses superstitions millénaires et sa vision stricte du mariage. L’apparente fascination de Fernandez est toutefois loin d’être simplement contemplative. Il n’hésite pas à brusquer par les récits de vengeance sordide, de cruauté et de mépris envers son prochain qui secoue le lecteur hors de la rêverie de ce décor enchanteur.

« Quiconque met à mort son épouse, sa fille ou sa soeur surprise dans une relation charnelle illégitime qui offense son honneur et celui de sa famille est puni de trois à sept ans de réclusion […] Tant que le divorce ne sera pas institué en Italie, quel autre moyen avons-nous de mettre fin à un mariage qui a fait banqueroute », fait-il dire à un journaliste sicilien dans son récit.

Maria s’avère vite révulsée par les traditions et les moeurs barbares et conservatrices des habitants de la région. Devant l’un des plus beaux paysages du monde, une brèche s’ouvrira à jamais entre les deux amants.

En choisissant de présenter l’étiolement de la passion à travers le regard et les réflexions de Lucien uniquement, Fernandez propose aux lecteurs une réflexion sur les possibilités et les limites de l’empathie, malmenée par les sous-entendus et le manque de franchise qui régissent les relations humaines lorsque le désir s’estompe et que les valeurs s’entrechoquent pour la première fois.

Avec son style d’une langueur calculée, l’auteur se prélasse dans la mélancolie et la paresse des étés qui se succèdent, effilant avec un habile réalisme teinté de poésie le lien amoureux liant ses deux protagonistes. Un roman au goût de soleil et d’évasion, bienvenu dans les derniers soubresauts de l’hiver.

Extrait de « Où les eaux se partagent »

« Maria s’approchait de la plateforme de ciment où nous avions vu pour la première fois les thons. Des marchands de ferraille avaient emporté les rails, les wagonnets, les crampons. Maria poussait du pied les morceaux de brique tombés de la cheminée qui s’était entièrement écroulée. Trop Turinoise pour être sensible à la poésie de l’échec, j’imagine que ce triple naufrage, d’une lignée, d’une entreprise et d’une maison, cette abdication de la raison, cette fatalité de la ruine sapaient un peu plus la confiance qu’elle avait mise dans nos étés siciliens. »

Où les eaux se partagent

★★★★

Dominique Fernandez, Éditions Philippe Rey, Paris, 2018, 266 pages