«Nos silences»: le cri de Wahiba Khiari pour les Algériennes broyées par la décennie noire

Le premier roman de Wahiba Khiari est bref. Sa charge évocatrice, elle, cultive l’effet durable.
Photo: Annick Sauvé Le premier roman de Wahiba Khiari est bref. Sa charge évocatrice, elle, cultive l’effet durable.

Combinaison fatale dans une décennie noire. Au coeur de la guerre civile algérienne, qui a fait sombrer le pays dans l’horreur entre 1991 et 2002, la narratrice de Nos silences, premier roman de Wahiba Khiari, ne porte pas le voile, elle est éduquée et enseigne l’anglais, « la langue des “renégats” dans un établissement mixte », expose-t-elle dans les premières pages. « Je réunissais à moi seule la liste des raisons pour lesquelles ils s’étaient donné le droit de tuer. »

Ils ? Les groupes de la guérilla islamiste qui ont semé la terreur sur le territoire pendant des années, mais aussi forcé des milliers de femmes à se « préparer à la propre fin », dans l’enfer du viol systématique, de l’enlèvement, de l’exploitation sexuelle hypocritement justifié par de sales interprétations du Coran.

« Mon corps était un champ de bataille jonché de bleus et de coups ensanglantés. Il me fallait me ramasser de sous les décombres après leurs passages », témoigne l’une d’elles dans cette fiction au souffle littéraire fort et au réalisme un peu trop troublant pour n’être qu’une construction de l’imagination.

À l’autre bout du fil, l’auteure, jointe par Le Devoir à Sherbrooke, où elle étudie en création littéraire, n’essaye pas de justifier le leurre. « Cette histoire est basée sur des faits réels, dit-elle. C’est un roman, mais surtout une autofiction. Il y a beaucoup de ma vie dedans, mais ce n’est pas seulement de moi qu’il s’agit. »

Une voix, pour porter celle de toutes les autres. Voilà ce qui résume cette plongée dans un monde où la violence, doucement, s’est installée, où l’horreur a pris ses habitudes et où « rester en vie » est alors « devenu un projet de société ». Ce territoire en guerre s’est fait hostile aux femmes, comme c’est toujours le cas en période de guerre. Des femmes au corps pillé, des femmes asservies dans la violence extrême, sans autre possibilité que la mort pour se soustraire à une fatalité que le roman, en exposant la mécanique de l’agression, cherche délicatement à dénoncer.

« Savoir que ces choses ont existé, c’est s’assurer que cela ne recommence pas », estime Wahiba Khiari, d’origine algérienne, qui a débarqué au Québec il y a trois ans. Nos silences est pour la première fois édité au Québec après avoir été mis au monde en Tunisie en 2009 par l’éditeur Elyzad.

« Ce livre, c’est la somme de silences qui deviennent un cri. Un cri contre la barbarie, contre l’injustice, contre les brutalités, les sévices imposés à des femmes, durant des périodes de crise, dans des régions du monde où elles ne disposent d’aucun moyen pour se faire entendre. Pendant la décennie noire, nous, les femmes, avons souffert en silence. Nous n’avions pas de voix. Aujourd’hui, dans d’autres pays en guerre, d’autres femmes souffrent sans que cette souffrance soit audible. Il faut donc en parler pour que le monde ne puisse pas dire qu’il ne sait pas ce qui se passe. »

Une force lumineuse

Le roman de Wahiba Khiari est bref. Sa charge évocatrice, elle, cultive toutefois l’effet durable, en portant l’angoisse de ces bruits qui annonçaient le pire le soir autour des maisons, l’incompréhension mâtinée de résignation sur les visages d’un peuple en train de laisser son humanité se faire submerger par l’histoire, ou encore la douleur sourde d’une incarcération dont la finalité se lit dans le regard injecté de haine d’un geôlier. Avec une force lumineuse qu’un témoignage froid posé sur l’odieux des événements n’aurait jamais réussi à aussi bien cristalliser, estime-t-elle.

« Le roman donne plus de profondeur, plus de sensibilité, dit l’auteure. À l’époque, plusieurs articles ont raconté cette horreur, avec une même forme, imposant la même distance. Par la fiction, je voulais rapprocher le lecteur de ce qui s’est passé, lui faire ressentir la douleur de ces voix, et le faire de manière poétique, en mettant à profit une belle langue pour opposer la lumière à cette obscurité. D’ailleurs, je n’ai peut-être pas choisi cette forme. Elle s’est probablement imposée à moi. C’est comme ça que j’écris. »

Cette histoire est basée sur des faits réels. C’est un roman, mais surtout une autofiction. Il y a beaucoup de ma vie dedans, mais ce n’est pas seulement de moi qu’il s’agit.

Nos silences arrive ici à une époque où le cri d’autres femmes se fait entendre dans la foulée de scandales mêlant corps et abus de pouvoir. Mais Wahiba Khiari n’y voit finalement pas de liens avec ce qu’ont vécu les femmes d’Algérie durant les décennies noires. « Ce n’est pas la même chose », dit-elle avec l’hésitation qui s’impose souvent sur les terrains que l’émotion peut rendre glissants. « Les femmes dont je parle ont été confrontées à une autre forme de souffrance. Leur humanité, leur liberté ont été niées. Elles n’avaient aucune possibilité de s’en sortir. » Et elle ajoute : « Dénoncer reste toutefois la meilleure chose à faire, peu importe la situation d’abus dans laquelle on est. Il ne faut jamais se taire », l’indifférence et l’oubli étant les complices du pire et de sa multiplication.

« La violence faite aux femmes en période de guerre, c’est quelque chose de très compliqué, résume la romancière. Les grandes puissances pourraient prendre des mesures pour changer les choses. Nous, face à tout ça, nous ne sommes que des pions, nous ne pouvons pas faire grand-chose. On peut mettre ces drames en image, on peut les écrire… Mais surtout, on ne doit pas les taire. »

Des victimes indemnisées

Leur nombre est incertain — 10 000, avancent certaines associations de défense des victimes du terrorisme en Algérie —, mais leur statut depuis 2014 est clair : par décret, le gouvernement algérien a reconnu que les femmes victimes de viol par les groupes armés, durant la décennie noire, étaient des victimes du terrorisme. Une première dans le droit algérien, qui a permis à ces femmes de recevoir une indemnisation symbolique variant de 16 000 à 36 000 dinars, l’équivalent de 180 à 404 dollars canadiens.

Extrait de « Nos silences »

« Personne n’était à l’abri, nous vivions tous dans le couloir de la mort, personne ne savait quand allait apparaître le bout. Pour ne pas avoir de surprise, il fallait être prêt de jour comme de nuit. Je m’étais préparée à ma propre fin. Pour cela, j’ai dû essayer d’imaginer toutes les façons possibles de quitter la vie. J’ai choisi la balle plutôt que le couteau, comme si on allait me donner le choix. »

Nos silences

Wahiba Khiari, XYZ éditeur, Montréal, 2018, 94 pages