«Face à l'anthropocène»: unir écologisme et révolution

L’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique présume que la vague de froid que connaît aujourd’hui l’Europe résulte du réchauffement néfaste de l’Arctique, donnant raison à l’écosocialiste Ian Angus.
Photo: Gérard Julien Agence France-Presse L’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique présume que la vague de froid que connaît aujourd’hui l’Europe résulte du réchauffement néfaste de l’Arctique, donnant raison à l’écosocialiste Ian Angus.

Des climatosceptiques prétendent que la vague de froid que connaît aujourd’hui l’Europe infirme la théorie des environnementalistes sur le danger du réchauffement planétaire. Mais l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique présume que le phénomène résulte du réchauffement néfaste de l’Arctique, donnant raison à l’écosocialiste Ian Angus qui s’alarme d’une nouvelle époque géologique, sorte de prélude à la fin du monde.

L’essai de ce militant canadien né en 1945, éditeur du magazine en ligne Climate and Capitalism, s’intitule Face à l’anthropocène. Le néologisme popularisé en 2000 chez les scientifiques par le Prix Nobel de chimie Paul J. Crutzen, spécialiste néerlandais de l’atmosphère, désigne l’époque géologique actuelle, commencée vers 1950 et succédant à l’holocène (commencé 10 000 ans plus tôt). Comme l’indique le préfixe grec, le mot signale que l’être humain est devenu la principale force géologique.

En 2011, Crutzen précise, avec deux collaborateurs, que les activités humaines « rivalisent désormais avec les grandes forces de la nature et poussent la Terre entière en terrain inconnu ». C’est pourquoi se manifestent pollution généralisée, réchauffement planétaire, multiplication de phénomènes climatiques inhabituels, sectoriels et paradoxaux, comme le froid rigoureux qui sévit cet hiver en Europe, montée des océans, baisse de la diversité biologique et de la superficie forestière.

Voilà le dérèglement du système terrestre qu’analyse Angus dans son essai traduit de l’anglais, préfacé par le sociologue américain John Bellamy Foster, rédacteur en chef du périodique socialiste new-yorkais Monthly Review, livre pour lequel, en version française, Éric Pineault, professeur de sociologie à l’UQAM, signe une seconde préface. Le militant anglo-canadien souligne que l’intérêt des socialistes pour l’écologie peut s’inspirer de l’importance que Marx accorda en 1866 aux travaux de Justus von Liebig.

Le chimiste allemand montrait que l’agriculture industrielle nuit au métabolisme naturel des sols, et donc à leur fécondité. Même s’il s’appuie, à ce sujet, sur Marx, qui, dans Le capital, reproche à la production capitaliste toujours croissante de perturber « le métabolisme entre l’humain et la terre », l’écosocialisme, préconisé par Angus, se veut antidogmatique, ouvert à la diversité. Il rejette la vénération « de textes sacrés, porteurs de toutes les réponses ».

Malgré cela, dans sa résistancehéroïque au pétrole et à tout ce qu’il appelle « le capitalisme fossile », Angusparaphrase, en modifiant le mot « socialisme », le cri de la révolutionnaire martyre Rosa Luxemburg, lancé en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale : « Écosocialisme ou barbarie. Il n’y a pas de troisième voie possible ! » Comment lui reprocher cet utopisme sublime ?

Trois questions à Ian Angus

Face au changement climatique, le capitalisme vert peut-il vraiment apporter des solutions efficaces ?

 

J’appuie toutes les mesures prises pour réduire la production de gaz à effet de serre, y compris celles soutenues par les tenants du capitalisme vert. Cela dit, leurs solutions ne peuvent qu’avoir un très faible impact. Le capitalisme ne peut pas survivre sans profit et les profits reposent sur une croissance exponentielle constante, alimentée par les matières premières, les ressources naturelles, particulièrement le charbon, le pétrole et le gaz. Cela fait partie de son ADN. On ne peut donc pas soigner une maladie avec ce qui en est la cause.

 

Les appels à la décroissance et à la consommation responsable ne semblent guère apporter de meilleurs résultats. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

 

Nous devons tous apporter notre part pour ne pas polluer, mais la consommation individuelle n’est qu’une petite partie du problème, comparativement aux émissions massives produites par les mégaentreprises, les géants de l’agrobusiness et le plus grand pollueur de tous, l’armée américaine. Lier les changements climatiques à des comportements individuels, cela nous empêche de voir qu’il s’agit d’une crise de système qui appelle à des solutions globales et systémiques.

 

Contre le changement climatique, vous faites l’éloge du marxisme, dont la mise en application en URSS a entraîné un cauchemar environnemental. N’est-il pas étrange de promouvoir cette philosophie politique et sociale pour faire face aujourd’hui à la crise écologique et à l’anthropocène ?

 

En fait, les fondateurs du marxisme étaient très préoccupés par l’environnement. Bien avant la naissance du mouvement vert, Marx écrivait que la Terre n’appartenait à personne. Nous en sommes les locataires, disait-il, avec l’obligation de la transmettre aux suivants en parfaite condition. Dans les années 1920, l’Union soviétique a été un chef de file mondial en matière de protection de l’environnement et de recherches environnementales.

 

Elle n’était pas parfaite, mais elle avançait dans une meilleure direction que la plupart des pays capitalistes. Un des grands crimes du régime stalinien, qui a pris le contrôle à la fin de cette décennie, a été le renversement des politiques environnementales et l’adoption de méthodes s’inspirant des pires exemples du capitalisme pour forcer la croissance industrielle. Le résultat, comme vous le dites, a été un cauchemar. La destruction de la mer d’Aral en est une triste illustration.

 

La leçon à en tirer, selon moi, c’est que le socialisme est une base nécessaire pour sauver la planète, mais une base qui n’est pas suffisante. Nous devons aussi apprendre des meilleures découvertes et propositions émanant des sciences de la nature et de l’environnement. Voilà pourquoi, comme d’autres, je me qualifie d’écosocialiste, un terme qui reconnaît que ces deux dimensions, socialisme et écologie, ne doivent pas être séparées. Parce qu’il ne peut pas y avoir une révolution écologique qui ne soit pas socialiste et une révolution socialiste qui ne soit pas écologique.

Propos recueillis par Fabien Deglise

Face à l’anthropocène. Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre

★★★

Ian Angus, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, Écosociété, Montréal, 2018, 288 pages