Yvon Rivard devant l’extrême fixité des choses

Le plus récent roman d’Yvon Rivard est un livre à la tonalité crépusculaire dévoré par le temps.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le plus récent roman d’Yvon Rivard est un livre à la tonalité crépusculaire dévoré par le temps.

Dans Le siècle de Jeanne (Boréal, 2005), qu’on s’en souvienne, Alexandre, le narrateur, se revoyait enfant, immobile pendant des heures sur un rocher au bord d’un lac.


Des années plus tard, proche de l’autre extrémité du spectre de la vie, on le retrouve toujours sans bouger auprès de l’eau. Le protagoniste du Dernier chalet, le plus récent roman d’Yvon Rivard, a de la suite dans les idées et s’est installé devant le fleuve, « cette flèche que le temps ne cesse de décocher », face à l’eau qui coule et qui lui rappelle notre destination finale.

Livre à la tonalité crépusculaire dévoré par le temps qui nous ramène le personnage d’Alexandre, Le dernier chalet est une longue méditation romanesque sur la mort et le paysage, sur l’amour et l’amitié, nourri de Gabrielle Roy, de Thoreau et des rêves d’un monde nouveau de Samuel de Champlain. Installé avec sa jeune compagne Marguerite dans un chalet au Bas-Saint-Laurent, en bordure du fleuve, un cadre idyllique propre à toutes les méditations, éternel insatisfait toujours assis entre deux chaises, rescapé d’un long triangle amoureux, Alexandre aimerait faire autre chose qu’écrire. Mais que faire du reste de sa vie ? Signer des pétitions, militer pour les droits des Palestiniens et contre les pétrolières, cultiver son jardin ?

Un « livre silencieux »

Le siècle de Jeanne, encore, posait déjà la même question : « Que faire ? Où aller ? Il me semble que j’ai passé ma vie à me poser ces questions et à chercher la réponse en moi-même, comme si j’étais porteur d’une vérité avec laquelle ma vie devrait s’accorder. »

Son sixième roman, plus court que les autres, Yvon Rivard en parle d’emblée comme d’un « livre silencieux » lorsque nous nous rencontrons dans un café du boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Après trois romans, l’écrivain de 72 ans croyait en avoir fini avec son alter ego. Mais Alexandre, visiblement, n’en avait pas fini avec lui.

Il pourra sembler paradoxal que lui qui a toujours fait beaucoup de choses caresse en fiction l’idée de ne rien faire. Il a enseigné à McGill, travaillé dans le cinéma, écrit des essais et des romans. Ne rien faire ? Il a essayé, sans beaucoup de succès semble-t-il, lors d’un lointain séjour dans un ashram en Inde (Les silences du corbeau, Boréal, 1986).

Même si écrire, rappelle-t-il, c’est aussi agir. « J’ai toujours été fasciné par cette capacité d’arrêter la pensée, d’arrêter le temps et de voir ce qui apparaît à ce moment-là. Les souvenirs remontent et viennent brouiller le présent. »

Après avoir hésité longtemps entre deux femmes, Alexandre éprouve à présent une autre forme de tension, explique-t-il. Entre l’immobilité et le mouvement, entre le proche et le lointain. C’est le fil narratif du roman. Le fleuve qui coule sous ses yeux charrie son passé, arrose le présent, mais annonce aussi son futur.

« C’est une autre forme de tension qui te tient en vie, dit l’écrivain. L’instant est écartelé entre le passé et l’avenir, d’une certaine façon. Et s’il y a un fil dramatique dans le livre, c’est vraiment celui-là. C’est une idée qui semble abstraite, mais qui pour moi a toujours été concrète : le début et la fin sont reliés. Je l’ai toujours cru profondément : on meurt au commencement du monde. Quelle que soit notre vision de l’au-delà, il y a quelque chose qui fait que le monde ne finit pas. »

À la façon de Marguerite Yourcenar, qui disait qu’il « faut se rendre la mort amicale », cet imaginaire un peu cosmique l’aide, explique-t-il, à apprivoiser l’idée de la mort. Comme Alexandre qui tente d’entrer dans les bonnes grâces d’un renard qui rôde tel un seigneur autour de son chalet. Le roman répond ainsi à la question du sens. Y a-t-il même un sens ? « On ne peut qu’imaginer des choses, poursuit-il. Si la mort est un passage, si tu t’es entraîné à passer d’un état à un autre, penser à la mort est un exercice qui ne peut que nous aider à passer. »

On ne peut qu’imaginer des choses. Si la mort est un passage, si tu t’es entraîné à passer d’un état à un autre, penser à la mort est un exercice qui ne peut que nous aider à passer.


Tout le contraire, en somme, du fantasme d’immobilité que nourrit son narrateur. « Je suis très divisé, reconnaît Yvon Rivard. Dans tous mes livres, le grand dilemme c’est toujours la querelle entre Héraclite et Parménide. Si personnellement je suis surtout un sédentaire, la pensée représente pour moi le mouvement. Je suis du côté d’Héraclite. Ça se traduit même ici dans mes phrases, qui sont un peu longues et que j’ai du mal à ponctuer. »

Et à ses yeux, rien ne représente mieux l’idée du mouvement que le fleuve, qui « ne cesse pas de commencer et ne cesse pas de finir ». Contrairement à la mer, immobile, « la grande leçon du fleuve, c’est le mouvement ».

Rien d’étonnant à ce que Cet été qui chantait, qui est peut-être le plus méditatif des livres de Gabrielle Roy, y trouve sa place. « Je me cache encore derrière beaucoup d’auteurs, avoue-t-il en riant. C’est un livre où il ne se passe à peu près rien, un peu comme la traduction d’une phrase de Virginia Woolf que j’ai mise sur mon frigo il y a vingt ans et que je passe mon temps à citer : « L’extrême fixité des choses qui passent. » Ça, c’est le fleuve. C’est fixe, mais ça passe. Mais c’est aussi nous et c’est notre vie : nous sommes en mouvement dans quelque chose qui ne bouge probablement pas. »

Critique de « Le dernier chalet »

Installé face au fleuve dans un chalet du Bas-Saint-Laurent avec sa compagne, Marguerite, « donnée comme une dernière chance d’aimer » et qui fait la moitié de son âge, le narrateur des trois précédents romans d’Yvon Rivard, Alexandre, se demande ce qu’il devrait faire du reste de sa vie. Le dernier chalet est celui où le récit tient la part la plus faible, comme si l’essayiste avait fini par absorber le romancier. Rares sont les écrivains, ici, qui nagent en eaux profondes, loin du divertissement, de l’humour ou du spectaculaire. Roman nourri des Vagues de Virginia Woolf, de Cet été qui chantait de Gabrielle Roy, influencé par le phrasé sinueux de Peter Handke comme par des étés au bord du fleuve, livre traversé du passé et du présent, c’est pour l’écrivain une autre façon de boucler la boucle face au fleuve, « dont c’est la principale fonction depuis toujours de nous rendre visible le mouvement même de la vie entre le début et la fin ». Beau et grave à la fois.

Le dernier chalet
★★★★
Yvon Rivard, Leméac, Montréal, 2018, 208 pages

Extrait de « Le dernier chalet »

« J’ai toujours cru qu’écrire me rapprocherait des êtres et de la nature, qu’en m’éloignant d’eux je pourrais mieux les connaître et les servir, mais je pense que c’est là un subterfuge, comme le projet d’accumuler des biens qu’on pourra distribuer par la suite. L’argent que j’ai dépensé pour l’achat de ce chalet, les heures et les années que je m’apprête à consacrer à quelque livre qui n’ajoutera rien à la bibliothèque universelle et très peu au peu que j’ai déjà écrit, qui au mieux me révélera trop tard ce que j’aurai perdu en écrivant, ne vaudrait-il pas mieux léguer tout de suite ce maigre héritage à ceux qui manquent de tout et surtout d’amour… »