Trois fictions jeunesse pour une relâche

Élizabeth Turgeon écrit avec un grand souci de réalisme.
Photo: Collection personnelle Élizabeth Turgeon écrit avec un grand souci de réalisme.

C’est le temps de la relâche scolaire, la semaine prochaine au Québec. À cette occasion, Le Devoir vous propose trois titres jeunesse à découvrir pour mettre un peu d’aventure dans cette pause hivernale. 

Sept jours en mer d’Andaman avec les Rohingyas
 

Alors que Zach, Mya et Ko Than sont en route vers le Myanmar, l’avion dans lequel ils voyagent est forcé d’amerrir au large des côtes thaïlandaises. Huit survivants parviennent à flotter un moment sur leur radeau d’urgence jusqu’à ce que des Rohingyas, exilés, errant à la recherche d’une terre d’accueil, les sauvent de ce mauvais pas.

Si Élizabeth Turgeon poursuit en quelque sorte une réflexion entamée dans La révolte — roman paru en 2012 dans lequel elle mettait en scène le même Zach et son immersion dans le monde des moines bouddhistes en Birmanie —, elle explore ici l’autre côté du miroir, celui du sort inhumain réservé aux apatrides musulmans, persécutés par la communauté locale.

Cette semaine passée en haute mer avec trop peu de vivres sert en réalité de prétexte à une rencontre entre deux cultures. La barque devient ainsi un microcosme peuplé de 17 humains aux valeurs divergentes qui apprennent à se découvrir. D’un côté, les révoltés Rohingyas que sont Khalis et Malik, de l’autre les Occidentaux déboussolés et, entre eux, deux rescapés chinois et d’autres Rohingyas soumis aux ordres de l’imperturbable Khalis. Dans ce rafiot de fortune, chacun s’épie, se scrute, se raconte aussi beaucoup, permettant au lecteur de prendre la mesure du drame qui sévit dans cette partie du globe.

Le récit fictif que raconte Turgeon est entrecoupé de nombreuses références à la réalité sociopolitique vécue par le peuple du Myanmar. Statistiques de l’ONU, mépris du gouvernement thaïlandais à leur égard, refus des pays avoisinants de leur donner asile, refus d’y voir un geste tenant du génocide, l’auteur détaille le problème de façon claire et très accessible. Grâce à un récit narré en deux temps, elle lève le voile sur le conflit, explore et explique les tensions, permet de prendre le pouls de l’horreur de l’intérieur. Une partie du roman est consacrée aux rescapés et à leur effort de survie, et une autre aux parents de Zach prenant part activement aux recherches et à la dénonciation du drame vécu par les Rohingyas.

Investir le réel

Écrit avec un souci de réalisme, le roman de l’auteure du Toucan parvient à nous plonger au coeur de ce qui fonde l’humanité. La peur, la soif, la faim, le mépris tout comme l’espoir, la solidarité et même l’amour s’entrecroisent dans ce roman socio-réaliste et participent d’une atmosphère palpable à la fois tendue et espérante.

On reprochera toutefois la mise en scène de personnages stéréotypés et de circonstances plus qu’improbables qui affaiblissent cette impression de réel. Dans ce même petit bateau s’entassent effectivement de façon étonnante Élise, ancienne pilote de ligne, Corinne, une infirmière justement spécialisée dans le domaine de la survie en mer qui a étudié diverses techniques d’hydratation — coup de chance, quand même —, Khalis, cliché du père musulman dominateur, Zhora, d’une beauté incomparable derrière son niqab, et Abla, dont la chevelure noire est tout aussi magnifique sous son hidjab.

Malgré ces quelques images convenues, le roman d’Élizabeth Turgeon est nécessaire quand on sait que la présidente de la Birmanie, Aung San Suu Kyi, reste encore à ce jour très timide par rapport à ce drame humain qui se vit sous nos yeux.

Extrait de « Rohingyas »

« Les opérations de sauvetage s’avéreront difficiles aujourd’hui, commenta Élise en constatant que les vagues s’élevaient de plus en plus. Tous pensèrent aux provisions d’eau, qui avaient considérablement diminué, même s’ils en avaient consommé moins que le strict minimum déclaré par Corinne […] Les passagers de la barque sentaient la torpeur les envahir. Elle anesthésiait autant leur corps que leurs esprits. Ils éprouvaient tous les symptômes de la déshydratation : bouche sèche et pâteuse, soif accrue, fatigue, étourdissement, crampes, manque de concentration… Tous sauf Malik et Khalis, qui buvaient chaque fois plus que les autres. »

Rohingyas
★★★
Élizabeth Turgeon, Boréal, Montréal, 2018, 224 pages
 
 
Le retour vers le passé d’un dernier camelot
Photo: François Couture Marie-Renée Lavoie

Joe, 13 ans, occupe ses matinées à distribuer les journaux dans son quartier, mais voit sa vie chamboulée quand sa vieille voisine est retrouvée inconsciente dans la cuisine. Transportée à l’hôpital, Thérèse réserve alors ses derniers instants de vie à partager de façon étonnante ses souvenirs avec l’adolescent. En mettant la main sur des objets venant d’un autre temps, Joe — à la manière de Michael J. Fox dans Retour vers le futur — est investi de la mission de rapporter ces objets gardés jusque-là par la vieille dame à leurs propriétaires.

D’une école de rang à une boutique d’horloger, en passant par un camp de bûcheron, le héros découvre une époque et revit ainsi le parcours de sa voisine. Si l’idée de mettre en scène le mode de vie d’hier, de faire connaître au passage quelques expressions anciennes aux lecteurs reste une mission louable, quelques maladresses viennent perturber la logique de l’ensemble.

Le va-et-vient entre le passé et le présent est bien ficelé, mais le manque de clarté domine au moment où Joe revient raconter ses expériences à Thérèse. Les paradoxes temporels qu’il fait naître n’arrivent pas toujours à être justifiés. On se perd dans des chemins improbables où tout devient confus.

Par ailleurs, si l’altruisme du héros et le ton employé restent beaucoup trop matures pour un garçon de 13 ans — il est d’une sagesse peu commune —, ses connaissances et expériences de la vie sont à l’inverse peu élaborées. Il ignore par exemple ce qu’est un coupe-papier parce que les gens « de [s]on époque n’écrivent plus de lettres sur du papier depuis une éternité », tout comme il n’a jamais marché pieds nus sur la terre, ni eu besoin de se soulager dans la nature.

De par son titre, Le dernier camelot laissait présager un regard allumé sur ce qu’est devenu notre époque, mais tombe malheureusement du côté des généralités et des formules creuses.

Extrait de « Le dernier camelot »

« —Va chercher ma sacoche.
— Ta sacoche ?
— Dans ma table de nuit, en bas complètement. Ouvre-la, pis donne-moi l’étui bleu qu’y a dedans. J’ai toujours eu peur des sacs à main de femmes, je les imagine plein de bébelles graisseuses et odorantes, quand elles ne sont pas coupantes ou carrément gênantes. Heureusement, mes doigts ont vite repéré l’étui de velours au fond du sac. Visine a farfouillé dedans sans même regarder pour en sortir une lame en métal aux bords arrondis et au manche sculpté, tout noirci, comme le sont toujours les trucs très vieux. Elle l’a approchée de ses yeux pour y jeter un coup d’œil avant de me la tendre en souriant, comme si elle me donnait 100 000 dollars.
— Tiens, prends ça, mon coco. Je pourrai pas aller lui remettre astheure. Faudrait que tu y ailles pour moi… »

Le dernier camelot
★★
Marie-Renée Lavoie, Hurtubise, Montréal, 2018, 240 pages
 
 
Tom Avery et le pouvoir des ondines

Photo: Anderson Press Ltd Tom Avery

Ils sont deux frères inséparables, jumeaux de surcroît. Ned et Jamie, 11 ans, passent leur journée sur la plage de Chesil, sur l’île de Portland en Angleterre, occupant les heures à ramasser des « trésors » que la mer relâche. Une mission qu’ils se donnent dans l’espoir, toujours, de « découvrir de nouvelles formes de vie ».

Puis, ce jour arrive. Comme une bouffée d’espoir autant pour Ned — qui souffre d’un mal incurable — que pour Jamie. Une créature étrange, mi-homme mi-poisson — semblable à celle des histoires que leur raconte leur grand-père —, est trouvée sous un amas de détritus. « Ned s’accroupit près de moi et m’aida à dégager doucement les algues. Une peau brune apparut alors, puis des écailles bleu-vert et d’autres plus foncées, presque noires, avec des reflets violets. »

Une amitié se développe surtout entre Ned et la créature qu’il nomme Léonard en l’honneur de Leonard « Bones » McCoy, figure emblématique de la série Star Trek adulée du garçon. Jamie croit alors que la bête est venue pour sauver son frère, le délivrer de sa maladie. Ned le croit aussi, mais d’une tout autre façon. Et c’est là, dans le propos singulier et un dénouement aussi inattendu que bouleversant, que Tom Avery — qui signe ici son troisième roman jeunesse — évite les ornières. Les thèmes de la maladie et de la mort auraient pu devenir lourds et superficiels, si ce n’était de l’aspect métaphorique du récit.

Métaphore tenue à bout de bras par cette petite bête étrange, tout droit sortie d’un conte merveilleux, qui accompagne les enfants dans une traversée difficile. La douceur dans le style et la délicatesse des liens entre les personnages apaise la douleur du destin qui les attend. Le rugissement de la mer, la force du vent, la pluie qui bat à tout rompre, voilà autant d’éléments qui épousent avec justesse les émotions vécues. Tom Avery offre ici un savant dosage de mystère, de fatalité et d’espoir.

Extrait de « Le sourire étrange de l’homme poisson »

« Chaque fois que Ned était obligé d’arrêter l’école pendant une semaine ou deux, papa achetait une vidéo de Star Treck. On les avait toutes, maintenant. Les trois saisons. Soixante-dix-neuf épisodes. Un de mes préférés était celui avec les Tribules. C’était des espèces de boules de poils ronronnantes qui semblaient parfaitement inoffensives […] Notre homme-poisson n’était pas un Tribule. Il ne ressemblait pas du tout à une peluche. Mais, comme eux, il paraissait sans danger. Innocent. On l’avait ramené chez nous comme l’équipage du capitaine Kirk avait ramené les Tribules à bord de l’Enterprise. Alors que je l’observais, hypnotisé, je ne pouvais m’empêcher de penser à tous les problèmes que Léonard pourrait nous causer ».


Le sourire étrange de l’homme poisson
★★★ 1/2
Tom Avery, traduit de l’anglais par Amélie Sam, Seuil, Paris, 2018, 208 pages