«Un jardin de sable»: dans la quantique des Plaines en compagnie d’Earl Thompson

L'auteur américain Earl Thompson signe ici une épopée sociale et incestueuse.
Photo: Monsieur Toussaint Louverture L'auteur américain Earl Thompson signe ici une épopée sociale et incestueuse.

Dans la préface qu’il consacre au roman de l’Américain Earl Thompson (1931-1978), jamais auparavant traduit en français, Donald Ray Pollock (Knockemstiff, Le diable, tout le temps) nous prévient sans rien nous gâcher : le livre est « rempli de sexe, de salauds, de crasse, d’alcool et de pauvreté, mais, à sa façon triste et sordide, c’était également beau ».

Le Midwest des années 1930, jusqu’au milieu des années 1940, est le terrain de jeu d’Earl Thompson. En plus de 800 pages, il nous entraîne dans la lente dérive du jeune Jacky Andersen, « erreur de jeunesse » d’une mère qu’il adore, puis faux orphelin — sa mère ayant levé les voiles avant de le confier à ses grands-parents MacDeramid.

Dans cette galerie de personnages sans morale et sans manières, le grand-père, en particulier, ne laisse pas sa place. « Son imbécillité fondamentale, c’était sa foi inébranlable (et ceci en dépit de l’accumulation de preuves du contraire) en ce principe cardinal du rêve américain : pour peu que l’on soit honnête, respectueux de la loi et disposé à travailler à hauteur exacte du salaire offert, alors le succès est garanti. »

Un jardin de sable est ainsi un feu roulant de pauvreté, de débrouille, de déménagements, de violence et d’érotisme exacerbé, où défilent à la queue leu leu rebelles sans causes, nains, maquereaux, culs-de-jatte et tire-au-flanc. Un concentré de la misère sous toutes les formes, à coups de conversations de poivrots et d’images qui ébouriffent.

Aux commandes de ce freak show roulant à tombeau ouvert, par moments féroce ou fantaisiste, brouillon, énergique, débordant et mal engueulé, graveleux, Earl Thompson, soyez-en assurés, ne fait pas ici dans la fine dentelle.

Épopée sociale et incestueuse, ces tribulations nous entraînent de la Grande Dépression à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en Europe, à l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais — Jacky va s’engager en mentant sur son âge.

Paru en 1970, dédié par l’auteur à Nelson Algren, premier des trois romans de la « saga Andersen » (suivront Tattoo et Caldo Largo), Un jardin de sable — allusion aux plaines de blé d’un mortel ennui du Kansas — a un statut de livre-culte aux États-Unis. Ce récit un peu informe, mal dégrossi, nous arrive par l’entremise d’une traduction juste assez parigote, fluide et inventive.

Né dans une famille paysanne d’origine suédoise installée à la lisière de Wichita, au Kansas, comme son protagoniste, l’auteur a été élevé par ses grands-parents. Après avoir rejoint la marine américaine, fait la guerre de Corée, ce lointain cousin littéraire de Bukowski et de Brautigan a fait des études de journalisme et s’est essayé à l’imprimerie, avant de casser sa pipe sur un trottoir de Sausalito, en Californie, à l’âge de 47 ans, après une rupture d’anévrisme.

Un roman d’apprentissage peut-être trop long aux accents rabelaisiens et organiques, où descente aux enfers, errance et frénésie sexuelle servent de moteur à l’action. Une sorte de « quantique » des Plaines. Pour lecteurs courageux.

Extrait de « Un jardin de sable »

« La ville regorgeait de jeunes gens qui, à défaut de pouvoir être embauchés chez Western Union ou Southern Bell, passaient leurs journées à affûter des couteaux de boucher volés dans la cuisine de maman ou à fabriquer des pieds de biche avec de vieux amortisseurs de voiture, dans l’attente de la parfaite nuit sans lune pour cambrioler l’épicerie du coin, et de jeunes filles aux seins nus sous leur chemisier à col marin qui, une cigarette au coin des lèvres, leurs bas roulés sous le genou et un chapeau d’homme enfoncé sur l’oeil, allaient reconnaître les lieux pour le compte des garçons. »

 

Un jardin de sable

★★★ 1/2

Earl Thompson, traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa, Monsieur Toussaint Louverture, Paris, 2018, 832 pages