«Phénomères naturels»: un colossal roman catastrophe

Dans son deuxième roman, Jonathan Franzen transforme le drame d’une famille en un récit politique.
Photo: Hector Guerrero Agence France-Presse Dans son deuxième roman, Jonathan Franzen transforme le drame d’une famille en un récit politique.

Alors qu’il écrivait son premier roman, La vingt-septième ville (paru en version originale en 1988), Jonathan Franzen gagnait sa vie comme assistant de recherche dans un laboratoire de sismologie à Harvard. Ayant appris que des tremblements de terre pouvaient être causés par le pompage des nappes phréatiques, il a alors eu l’idée d’un roman où la répétition de secousses sismiques perturbait l’harmonie précaire d’une famille dysfonctionnelle.


Tournant principalement autour de Louis Holland, modeste employé dans une station de radio sur le déclin, Phénomènes naturels (paru en version originale en 1992) met en scène les difficiles relations du premier avec sa soeur Eileen, paresseuse et manipulatrice, leur père Bob, mâle castré, et leur mère Melanie, femme précieuse et instable. À la suite d’un tremblement de terre, Rita, deuxième épouse du père de Melanie, meurt en laissant un héritage de quelque 22 millions de dollars.

Celui qui allait se faire connaître dans la francophonie avec Les corrections (L’Olivier, 2002) n’est pas du genre à se contenter de signer une saga familiale, si ambitieuse soit-elle. Écrivain au souffle exceptionnel s’il en est, Franzen transforme donc le drame d’une famille se déchirant pour un héritage en un récit politique, environnementaliste et féministe aux nombreux rebondissements et aux personnages irrationnels. Rien de moins !

Ainsi, une part de la fortune de Ruth se présente sous la forme d’actions d’une société pétrochimique, la Sweeting-Aldren, qui pourrait être derrière la cause des tremblements de terre qui sont survenus à Boston et dans ses environs. Parmi les propriétaires de ladite entreprise se trouve le père du nouveau petit ami d’Eileen.

Entre alors en scène Renée Seitchek, opiniâtre sismologue de Harvard, qui se mettra en tête de démasquer les coupables. Sa liaison avec Louis, hanté par le souvenir de la capricieuse Lauren, nuira à son enquête. Pis encore, depuis qu’elle a avoué en pleine télé être pour l’avortement, Renée est traitée en paria par les disciples du pasteur Stites ayant élu domicile dans une église sur le point de s’écrouler.

Certes, il y a énormément d’humour dans Phénomènes naturels, tant dans les descriptions incisives que Jonathan Franzen fait de ses personnages, et dans les répliques assassines qu’ils se balancent inlassablement, que dans le ridicule des situations où ils s’empêtrent. Même lorsque la terre tremble et que les catastrophes se multiplient, le trait de Franzen ne perd rien de son acidité.

Toutefois, le romancier à l’imagination fertile prend souvent de longs détours pour passer d’une situation à l’autre, lançant les personnages dans de fastidieux comptes rendus du passé familial des Holland, de l’évolution de l’industrie pétrochimique et de l’histoire de Boston. Si cela nourrit le récit, cela assomme le lecteur. Au-delà de ces excès, ce qui frappe par-dessus tout dans ce roman, c’est que, plus d’un quart de siècle après sa publication, Franzen y décrit une Amérique croulant sous le poids de la religion, indifférente aux changements climatiques et avide de profits, laquelle n’a pas réellement changé.

Extrait de « Phénomènes naturels »

« Louis se trouvait par ailleurs être l’un des rares radio-amateurs de la région de Chicago prêt à dialoguer ou à coder en français. Aussi, durant les périodes de forte activité solaire, il pouvait passer la moitié de la nuit à échanger des relevés de température et des données autobiographiques avec des interlocuteurs aux quatre coins enneigés du Québec. Ce qui ne le rendait pas plus bavard en cours de français pour autant, il ne s’y ennuyait que davantage car, tout comme ses autres dons, il cachait celui-ci. »
  

Phénomènes naturels

★★★

Jonathan Franzen, traduit de l’anglais par Olivier Deparis, Éditions de l’Olivier, Paris, 2018, 683 pages