«Les amants polyglottes», ou l’art d’allier finesse et perversion

Avec «Les amants polyglottes», la Suédoise Lina Wolff publie le deuxième roman de sa jeune carrière.
Photo: Gallimard Avec «Les amants polyglottes», la Suédoise Lina Wolff publie le deuxième roman de sa jeune carrière.

Une trentenaire plutôt moche à la vie sentimentale abîmée. Un manuscrit confié à un critique littéraire obèse. Et Michel Houellebecq.


La romancière suédoise Lina Wolff n’a finalement pas besoin de plus que ça pour donner toute son amplitude à ses Amants polyglottes, deuxième roman de sa jeune carrière, couronné du prix August en Suède en 2016 et première de ses oeuvres traduites en français. Ce récit en trois volets révèle un texte fort et singulier dans lequel l’obsession de la survie en milieu sentimentalement hostile et les coïncidences fâcheuses font se rapprocher des êtres qui n’en demandaient sans doute pas tant.

Ellinor, une fille de la campagne, apparaît en premier. Elle a quitté son village et un amour sordide pour la capitale où ses rencontres, au gré de connexions sur des sites idoines, vont la conduire dans les bras de Calisto, un journaliste littéraire fraîchement séparé d’une femme à la beauté redoutable.

Il est frustré. Il manie violence et distance. Il possède aussi l’oeuvre complète de Houellebecq, dont l’univers romanesque cynique et désespéré entre en parfaite syntonie avec son existence et celle de son entourage.

Calisto a aussi en sa possession le manuscrit inédit de Max Lamas, un auteur vieillissant qui se cherche. Le truc s’intitule Les amants polyglottes. Il fait pénétrer le lecteur au coeur d’une riche famille italienne sur le déclin, loin de la mise en abyme que le procédé narratif aurait pu laisser présager. Un soir d’hiver, un drame et du verre brisé troublent toutefois le destin de cette oeuvre et, par effet domino, celui des personnages gravitant autour de cet assemblage de feuilles de papier.

Le coeur du monstre, la peur de la solitude, la méchanceté ordinaire. Voilà ce que sonde Lina Wolff dans ce roman orageux sans être chaotique, porté par la richesse d’une écriture qui s’est laissée influencer par les expatriations et les voyages de l’auteure en Espagne, en Italie, en France — elle est revenue aujourd’hui vivre en Suède —, mais surtout par l’esprit et le corps des langues et des cultures qu’elle y a côtoyées.

« Les langues latines se prêtent merveilleusement à toutes les perversions ; seul le suédois y est rigoureusement inapte, écrit-elle à travers un de ses personnages. En espagnol et en italien, certains mots d’argot sexuel très grossiers, placés dans des contextes particuliers, sont formidablement excitants, tandis que la même réplique transposée en suédois sera dans le meilleur des cas d’un comique dénué de finesse. »

La perversion, Les amants polyglottes n’en manque pas, en laissant l’ignominie dévoiler la poétique de son visage, mais aussi en donnant cette voix littéraire, habitée par la délicatesse et la précision, cette voix magnifiquement imagée, solide et délicieusement mouvante, à une faune humaine figée dans la médiocrité de certains déterminismes et surtout affligée par une fatalité que les mots et les coïncidences vont chercher ici à conjurer.

Extrait de « Les amants polyglottes »

« La réceptionniste et moi n’avions rien en commun, pas même le strict minimum susceptible de donner l’ombre d’un sens à cette aventure. À part un reste de français appris à l’école, elle ne connaissait aucune des langues que je parlais. Elle n’avait rien lu, rien écrit, elle n’avait pas vécu dans le moindre endroit intéressant. Après quelques verres de vin, elle s’est remise à parler suicide. Quand je lui ai raconté mon passé — mes onze langues, mon enfance dans différents pays —, elle a dit qu’elle avait toujours rêvé d’aller en Provence. Nous n’irons pas plus loin, ai-je pensé. Autant nous déshabiller le plus vite possible et en finir. Nous sommes montés dans la chambre, nous avons éteint la lumière et nous nous sommes étreints. »

Les amants polyglottes

★★★★

Lina Wolff, traduit du suédois par Anna Gibson, Gallimard, Paris, 2018, 300 pages