«Les loyautés», ou la constellation de la douleur sourde

Delphine de Vigan pose un regard délicat sur la détresse du monde.
Photo: Delphine Jouandeau Delphine de Vigan pose un regard délicat sur la détresse du monde.

Ce n’est pas tellement dans une histoire de droiture et d’honnêteté que nous plonge Delphine de Vigan, avec Les loyautés, son nouveau roman, titre fort de ce début d’année. C’est plutôt sur une constellation d’êtres abîmés par leur passé, par leur entourage, par la vie et gravitant autour d’un collège parisien que l’auteure de Jours sans faim (2001) et des Heures souterraines (2009) lève le couvercle pour en saisir minutieusement toute la finesse des réticulations.

Il y a Théo, enfant au centre d’un divorce tendu, et Mathis, son pote, préado en résistance qui vole de l’argent dans le portefeuille de sa mère pour se défoncer un peu dans l’alcool. Il y a Hélène, prof de biologie et de science, dont les fissures héritées de l’enfance ont surdimensionné la compassion. Elle croit que Théo est victime de maltraitance. Lui absorbe surtout le désespoir en vrille affligeant son géniteur.

Et puis il y a Cécile, mère de Mathis, confrontée à la double vie de William, son mari, homme banal le jour, mais troll et ordurier frustré dans les univers numériques le soir. Les trajectoires de ce microcosme vont se suivre, s’attirer, se frôler dans la douce empathie ou la violence sourde des interactions sociales ordinaires. Ici dans l’espace formel d’une classe ou d’un gymnase, là dans l’intimité de quelques appartements parisiens, pour mieux révéler les fidélités sombres qui parfois trouvent leurs racines dans les marécages de la condition humaine.

Loin de ses fictions tenant en équilibre sur la frontière du réel (Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie), Delphine de Vigan pénètre ici un autre territoire, celui de la chronique sociale qui trouve sa densité dans l’élégance avec laquelle la romancière sonde la psyché de ses personnages, sans jamais tomber dans cet excès fatal de bons sentiments. Sous ses mots, une humanité se débat sans avoir à subir en plus le poids des jugements et d’une morale un peu trop de notre temps.

Le roman est polyphonique. Il est habité autant par la souffrance de Théo, la froideur de sa prof de gym, les angoisses d’Hélène ou de Cécile, la complicité d’un collègue que par les voix changeantes des narratrices qui circonscrivent la diversité des points de vue sur cet environnement commun où les espaces de paix apparaissent à des endroits surprenants. « C’est étrange cette sensation d’apaisement lorsque enfin émerge ce qu’on refusait de voir mais que l’on savait là, enseveli pas très loin, cette sensation de soulagement quand se confirme le pire », dit Cécile.

De la première à la dernière ligne, le roman de Delphine de Vigan est effectivement loyal, avec son rythme absorbant, mais surtout son écriture claire et efficace qui témoigne une nouvelle fois de sensibilité et de la justesse d’un regard posé sur les choses et les autres.

 

Extrait de « Les loyautés »

« Il est entré dans le gymnase en dernier. Les élèves s’étaient assis en rond sur les tapis en mousse, madame Berthelot se tenait debout, près de la porte, dans l’attente des retardataires, pour son habituel contrôle des tenues.

 

Madame Berthelot entend par tenue de sport l’équipement complet : haut et bas de survêtement, authentiques baskets — à ne pas confondre avec chaussures de l’espace et autres modèles scintillants.

 

Il y a quelques semaines, Théo a eu une punition : il a dû recopier cinquante fois, je dois apporter ma tenue pour le cours d’EPS [éducation physique et sportive] du mardi à quatorze heures. »

Les loyautés

★★★★

Delphine de Vigan, JC Lattès, Paris, 2018, 206 pages