Quand la saleté est le propre de l’humain

Plus d’un an et demi a été nécessaire à David Wahl pour tracer les lignes de sa «géographie des déchets».
Photo: Romain Lafabrègue Agence France-Presse Plus d’un an et demi a été nécessaire à David Wahl pour tracer les lignes de sa «géographie des déchets».

Jamais l’humanité n’a autant produit de déchets. Nos sols regorgent désormais de matières résiduelles en décomposition, mais aussi de produits toxiques, de sacs de plastique et même, dans les situations extrêmes, de déchets radioactifs qui ne disparaîtront que dans une centaine de milliers d’années.

« Tout ce qui est fait dans notre monde s’accompagne d’un acte de jeter », laisse tomber en entrevue téléphonique avec Le Devoir David Wahl, auteur d’un (très) court traité sur les déchets — ou plutôt sur notre « rapport au propre et au sale » — joliment intitulé Le sale discours. Géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas.

Or, les traces imputrescibles que nous laissons derrière nous sont, selon lui, le « miroir » de la condition humaine. Et le reflet qu’il nous renvoie a des allures d’une catastrophe annoncée.

En 80 pages, le dramaturge et comédien propose aux lecteurs de réfléchir sur « nos poubelles » avec cette question en guise de prémisse : « Pourquoi, si l’homme est de plus en plus propre, le monde, lui, est-il de plus en plus sale ? » Parce que ces deux notions, comme bien des choses, changent avec le temps, constate-t-il.

Une petite anecdote consignée au début du livre en fait la preuve. Elle rappelle que Galien, célèbre médecin grec dans la Rome antique, prescrivait à ses patients souffrant d’une inflammation de la gorge « de se procurer les excréments d’un jeune homme de bon tempérament et de les mêler avec du miel et de l’eau » pour en confectionner un délicieux sirop…

Quatrième « causerie »

David Wahl n’est pas très connu au Québec. En France, il roule sa bosse depuis des années. Le sale discours est sa quatrième « causerie », elle aussi portée au théâtre, à la Maison de la poésie de Paris. Et c’est la deuxième qui tourne autour d’un thème lié à l’environnement. Son précédent texte, La visite curieuse et secrète, se questionnait sur le rapport de l’humain à l’océan.

« C’est une sorte de cabinet de curiosités, un petit traité qui propose une interprétation différente de ce qu’on pourrait imaginer sur le thème exploré », résume l’auteur.

Plus d’un an et demi lui a été nécessaire pour tracer les lignes de cette « géographie des déchets ». David Wahl est allé à la rencontre d’experts — historiens, scientifiques, théologiens — pour son enquête décrite comme une « chasse aux trésors ». Il en a retenu une série d’anecdotes historiques et de faits scientifiques aussi méconnus que saugrenus. Et croix de bois, croix de fer, certifie l’auteur, tous les faits racontés sont vrais.

« Je suis un conteur et je raconte cette histoire tissée de réalité, résume-t-il. Mais le spectateur ou le lecteur va toujours se demander si ce que je raconte est vrai ou faux. C’est l’effet que je cherche à obtenir, pour faire naître l’étonnement ou l’émerveillement. »

La pollution est observée ici par le prisme de l’humour. « On a souvent tendance à parler des sujets environnementaux avec une sorte de ton millénariste, comme si tout était terminé. Mais rien n’est joué d’avance, en réalité. Tout ça dépend de nous. »

Extrait du « Sale discours »

« Après avoir pollué l’espace pour y régner en maître, nous nous mettons désormais, à l’image de nos déchets imputrescibles, à polluer le temps que nous rêvons depuis toujours d’occuper en locataire très longue durée. »

Le sale discours

David Wahl, Premier parallèle, France, 2018, 84 pages