«Trio pour un monde égaré»: trois voix solitaires perdues en territoire identitaire

Le livre de Marie Redonnet est une expérience introspective plus qu’une aventure littéraire cherchant à transporter, faire rêver ou émouvoir.
Photo: Le Tripode Le livre de Marie Redonnet est une expérience introspective plus qu’une aventure littéraire cherchant à transporter, faire rêver ou émouvoir.

Aux premiers abords, l’écriture dépouillée de Marie Redonnet déroute et bouleverse. Exempte d’émotions, d’une pauvreté syntaxique peu commune, délestée de tout effet lyrique, elle laisse une première impression ambiguë, comme si un gouffre venait de s’ouvrir sous nos pieds. Mais tout au fond les échos murmurés d’un cri du coeur se répercutent.

Dans Trio pour un monde égaré, le lecteur avance à tâtons, décodant les rumeurs menaçantes d’un monde révélé au compte-gouttes à travers les observations d’apparence simpliste et anodine des protagonistes, trois voix solitaires tentant de se reconstruire et d’échapper à un passé meurtri par la persécution et la manipulation.

Willy Chow, ancien rebelle réfugié dans une bergerie, est poursuivi par la guerre et la violence auxquelles il a renoncé. Medi Soro, scientifique conspirateur, résiste aux geôliers qui entreprennent de lui faire endosser une nouvelle identité. Après avoir fui son pays, Tate Combo subit une dizaine d’interventions chirurgicales dans le but de se métamorphoser en l’image d’une déesse vivante.

Ancrés dans un présent intangible, les trois personnages évoluent dans un univers aux contours fantastiques, dénué de toute référence réaliste, ce qui ajoute à l’impression d’étrangeté. Comme dans une oeuvre théâtrale, leur univers ne nous est dévoilé qu’à travers une série d’instantanés sans début ni fin.

Les lieux, les frontières et les origines ne sont jamais identifiés, laissant au lecteur le soin d’interpréter ce qu’évoquent les minces allusions descriptives semées ici et là au fil du récit. Comme dans son précédent opus, La femme au colt 45, les maux contemporains y sont omniprésents : l’exil forcé, la guerre et le terrorisme, les exactions politiques et les abus de pouvoir, la glorification des apparences et la démesure de la surveillance de masse.

Redonnet met ses personnages face à un conflit identitaire déchaîné par une perte de la mémoire et des origines, inévitables dans une société vautrée dans la course vers le progrès, aveugle à sa propre violence.

« Mes parents ne m’ont rien transmis de la Deuxième Guerre mondiale, comme si rien ne s’était passé, explique l’auteure dans une postface. Ils m’ont transmis leur amnésie et leur perte de conscience. Ils ne parlaient pas non plus de la guerre d’Algérie ni des autres luttes de libération nationale dont j’ignorais l’existence. […] J’ai grandi dans un monde privé de sens. »

Trio pour un monde égaré est une expérience introspective plus qu’une aventure littéraire cherchant à transporter, faire rêver ou émouvoir. Mais sa retenue est feinte.

Elle ébranle, interroge et dénonce, forçant le lecteur à plonger dans ses propres références pour faire sien l’univers qui lui est présenté, à entamer un cheminement qui se poursuivra bien au-delà de la lecture. Et c’est là que Marie Redonnet accomplit une véritable prouesse.

Trio pour un monde égaré

★★★ 1/2

Marie Redonnet, Le Tripode, Paris, 2018, 200 pages.