Un «Parti pris» un peu ferronien

Les premiers numéros de «Parti pris», une revue qui a changé le Québec. 
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Les premiers numéros de «Parti pris», une revue qui a changé le Québec. 

En octobre 2013, un colloque au Centre d’archives de Montréal a souligné le cinquantenaire du premier numéro de Parti pris (1963-1968). Aujourd’hui, un livre issu des communications lors de l’événement et incluant des inédits expose, selon ceux qui l’ont dirigé, « le passage d’une identité canadienne-française fondée sur l’héritage catholique à une identité québécoise résolument tournée vers l’avenir », révolution exprimée par cette revue capitale.


Les chercheurs Gilles Dupuis, Karim Larose, Frédéric Rondeau et Robert Schwartzwald présentent les textes des 19 collaborateurs d’Avec ou sans Parti pris. La revue très audacieuse, dont la plupart des animateurs étaient jeunes, « ne pouvait laisser personne indifférent, ce qui étonne encore — et détonne », soulignent-ils avec à-propos.

La citation de Pierre Maheu, l’un des principaux artisans de Parti pris, fragment que les responsables du livre tirent du premier numéro, en 1963, le prouve on ne peut mieux : « Nous pensons que la « littérature canadienne-française » […] est morte, si jamais elle a été vivante, et que la littérature québécoise est en train de naître. » Ils ont la finesse d’insister sur l’influence, la collaboration (15 textes), bref « le rôle unique » d’un aîné littéraire admiratif mais un peu dissident : Jacques Ferron.

Susan M. Murphy consacre à cet écrivain trouble-fête une excellente analyse de sa pensée qui remet en cause les notions d’aliénation et de décolonisation, justes en principe mais parfois inappropriées à la situation québécoise. Aussi Ferron tempère-t-il notre aliénation en soulignant que « notre appartenance à une culture souveraine, à une langue qui ne peut être seconde, nous a rudement aidés ».

Il rappelle que la gauche, qui préconise à bon droit la libération nationale, a beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre la décolonisation, puisque le maître de notre nationalisme vicié, Lionel Groulx, « a contribué à faire, et le plus faussement du monde, de l’Amérindien notre ennemi ». Ébranlé tout en continuant d’admirer Ferron, Maheu se résigne à voir en lui « le Grand Inannexable ».

Comme le montre si bien Mathieu Lavigne, le laïcisme doctrinaire de Maheu, propre à une élite, évoluera vers une conscience plus aiguë de la nature populaire du passé québécois, ce passé dont Ferron, incroyant mais doué du sens social, a toujours refusé le rejet complet. En 1965, Maheu écrira : « Je suis persuadé, quant à moi, que ce n’est pas par hasard que le socialisme est né du monde chrétien. »

Son attitude s’harmonise avec l’apothéose inattendue de Parti pris lors de la publication, en 1968, par l’éditeur de la revue, de Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, fils spirituel de Ferron, comme lui partipriste dissident, puis chantre mystique du Québec populaire.

Extrait d’« Avec ou sans Parti pris »

« Rétrospectivement, c’est la jeunesse de la plupart des animateurs de Parti pris qui impressionne : tout comme les “pères” de la Révolution tranquille, ils souhaitaient voir le Québec accéder au statut d’interlocuteur à part entière avec le reste du monde ; contrairement à eux cependant, le monde qu’ils envisageaient n’était pas celui du paradis technocrate des Trente Glorieuses de l’après-guerre, mais plutôt celui façonné par les révolutions anti-coloniales, anti-impérialistes et anti-capitalistes des années 1950 et 1960. »

Avec ou sans Parti pris. Le legs d'une revue

★★★ 1/2

Collectif, Nota Bene, Montréal, 2018, 462 pages