«L’art de rater sa vie»: comme une lumière étrange et douce

Le message de cette fiction nietzschéenne de Simon Nadeau est des plus sympathiques.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le message de cette fiction nietzschéenne de Simon Nadeau est des plus sympathiques.

Oyez, bonnes gens. « Si vous ne produisez rien, vous n’êtes rien ; si vous n’êtes pas accordé au goût du jour, vous manquez de goût ! »


Et rien ne semble être moins au goût du jour que L’art de rater sa vie, premier roman de Simon Nadeau (né en 1982, auteur du remarquable L’autre modernité, essai paru chez Boréal en 2013), livre curieux qui se tient à la frontière du roman d’apprentissage crypté, du récit philosophique et de la révolte exemplaire.

Ici, un narrateur omniscient nous raconte la trajectoire juvénile et la seconde naissance de Mèche-au-Vent, « personnage fantasque ayant raté sa vie avec un art consommé ». Il nous fait le récit un peu maniéré de son apprentissage spirituel et intellectuel, ponctué par la découverte de la littérature, de l’amitié véritable et de l’amour.

Né au milieu des années 1980, élevé dans la lointaine banlieue de Montréal, produit normal d’une famille de la classe moyenne francophone, il va orchestrer son retrait social progressif après avoir découvert une boîte de livres dans le grenier de la maison familiale. Une révélation qui va programmer son rejet de la « religion de l’écran ».

De plus en plus solitaire et solaire, Mèche-au-Vent « croyait à la pluralité des mondes, aux cavernes intérieures et aux étoiles ».

Très vite déçu par l’humanité, scandalisé devant son sommeil face à la beauté du monde, alors que chacun, le nez rivé sur les écrans, lui semble tendu vers la poursuite de chimères sexuelles et matérielles, Mèche-au-Vent a quant à lui décidé à l’aube de l’adolescence d’emprunter des chemins de traverse. Lire des livres, fuir la technologie, cultiver un jardin, flâner, arrêter le temps. Une sorte de « bond hors du rang des meurtriers », comme le dirait Kafka. Une désertion exemplaire.

Entre un petit Zarathoustra, une sorte de Thoreau urbain et le Nathanaël de Gide, le protagoniste de cette fable joyeuse évolue et cherche à faire des adeptes. Au fil de ses études de littérature dans une université montréalaise, il va ainsi occuper quelques emplois — suffisants pour satisfaire sa boulimie de livres — et faire la rencontre capitale d’un « prince bouquiniste » qui deviendra son ami. C’est aussi au cours de ses errances qu’il va plier du genou devant un « petit bouddha sauvage », jeune femme d’exception qui va peut-être — le roman le laisse seulement entendre — attacher son coeur.

Jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et qu’on apprenne qu’il est en train d’écrire L’art de rater sa vie, comme une prophétie qui se réalise elle-même.

L’art de rater sa vie a des défauts — il est trop long, se prend parfois les pieds dans une narration aussi précieuse que poussive —, mais il émane de ses pages « antimodernes » une lumière étrange et douce.

Et si la forme arrive mal à nous convaincre, le message de cette fiction nietzschéenne demeure on ne peut plus sympathique. Ralentir, bifurquer, respirer, tendre l’oreille. Regarder. Vivre comme un être libre. Faire ses propres choix. Aimer selon son coeur. Il n’est jamais inutile de se le faire rappeler.

Extrait de « L’art de rater sa vie »

« Plus nous serons nombreux à revendiquer notre droit inaliénable à la rêverie, que dis-je ? à nous désolidariser radicalement de la bêtise, de la laideur et de cette foire d’empoigne qu’on appelle la réussite sociale, eh bien, plus librement pourrons-nous inventer une autre manière de vivre, de penser, de désirer, de créer. Les déserteurs ont un bel avenir devant eux… C’est mon pari. Ils n’ont qu’à faire quelques pas de côté pour que tout bascule, pour que tout devienne possible. »

L’art de rater sa vie

★★★

Simon Nadeau, Boréal, Montréal, 2018, 280 pages