«M.I.L.F.»: Manifeste de la femme-mère désirante

Marjolaine Beauchamp signe un portrait sans fard du désir, du rapport au corps et du regard des autres qui se transforment lorsqu’une femme devient mère.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Marjolaine Beauchamp signe un portrait sans fard du désir, du rapport au corps et du regard des autres qui se transforment lorsqu’une femme devient mère.

Les phrases que prononce Marjolaine Beauchamp pendant qu’elle fume une cigarette et vous raconte sa vie ressemblent parfois, lumineusement, à certains de ses poèmes. « J’ai eu le goût de partir vite, j’ai planté des arbres, j’ai menti dans mes CV, je n’ai jamais voyagé super loin, mais je me suis promenée en criss », débite-t-elle par exemple à propos des années de bourlingue de la fin de son adolescence, alors qu’il lui fallait quitter, comme on fuit une maison en feu, son Buckingham natal. Ne suffirait-il pas de placer des sauts de ligne entre chacune des parties de cette citation pour obtenir une page digne de son plus récent recueil, Fourrer le feu (L’Écrou, 2016) ?
 

C’est la même Marjolaine incapable de détours ou d’esquives que l’on retrouve démultipliée entre les pages de la partition théâtrale pour trois voix M.I.L.F., portrait sans fard du désir, du rapport au corps et du regard des autres qui se transforment lorsqu’une femme devient mère.

L’acronyme MILF (Mother I’d Like to Fuck), imaginé par la pornographie afin d’appâter des internautes tenaillés par des envies au sujet desquelles Freud aurait sans doute eu quelque chose à dire, évoque bien sûr chez Beauchamp l’impossibilité pour la femme de devenir autre chose qu’un corps devant faire bander, même après avoir mis un enfant au monde. Mais il désigne aussi ici, paradoxalement, le soulagement de la mère, heureuse d’être toujours désirée malgré l’arrivée des marmots.

Avec les kids

« Mon corps s’est beaucoup transformé avec les kids », confie l’auteure, mère de deux enfants. « Avant, j’avais un rapport à la séduction qui était, disons, complexe et étoffé [traduction : elle prenait les choses en main] et j’ai perdu beaucoup de confiance en moi. Je pensais qu’on en gagnait en vieillissant, de la confiance ! J’ai eu énormément de difficulté à vivre dans l’anticipation du lien physique. Et le plus fou là-dedans, c’est qu’avoir des enfants, c’est une expérience humaine tellement riche et que, malgré cette richesse-là, t’es quand même soumise à des critères corporels tellement superficiels. »

Comme c’est toujours le cas chez Marjolaine Beauchamp, ce sont des femmes en marge, celles pour qui le fardeau de la solitude, de la baise triste ou de la drague plus ou moins mensongère sur Tinder s’ajoute à celui des enfants à élever, dont il est question dans M.I.L.F., davantage que de sexualité à proprement parler. La dramaturge sublime ainsi, dans une perspective pourtant implacablement crue, l’inaliénable dignité de ces mères qui, comme elle l’écrit dans un texte au ton de manifeste (On s’fait une brigade), ont « toujours la tête drette même au moment d’rentrer dans le mur ».

« Je vis dans un quartier HLM de Hull. Je vois des mamans qui luttent tous les jours, j’en fais partie. Décrire les émois de ces vies-là, qui n’ont pas l’air intéressantes, mais qui finalement sont vraiment singulières, c’est nécessaire, surtout qu’il y a des femmes que je présumais vraiment assujetties, mal dans leur peau, et qui sont au contraire complètement badass. Les femmes qui se sentent les plus libres sexuellement, ce n’est pas forcément les plus éduquées, les plus militantes. Même moi, je me trouve ben évoluée, ben féministe, mais je suis stuck up », dit-elle en rigolant, se rappelant quelques-unes des soirées de conversation organisées en amont de l’écriture de la pièce, avec des femmes de différents milieux socioéconomiques, afin de parler des changements que provoque, dans la vie comme au lit, la maternité.

« Ça a été une belle leçon d’humilité et un rappel à l’ordre quant à la façon de dresser le portrait de femmes qui sont défavorisées économiquement, mais qui ne sont pas épaisses pour autant. Écoute, je me suis inscrite à des groupes BDSM sur Facebook. Des préposées aux bénéficiaires qui participent à des lundis d’orgies, ça te brasse les préjugés que t’as sur la vie sexuelle des gens. »

De la poésie pop

« Je voudrais juste dire / Que je sais / Mon pauvre vocabulaire / Mes maladresses historiques / Ma culture en dents d’scie / Mes allitérations tarabiscotées / Mes manquements sémantiques / Mon intérêt / Plus anthropologique que littéraire », affirme Marjolaine Beauchamp dans Je n’irai plus dans vos cocktails (poème tiré de Fourrer le feu), doigt d’honneur adressé à un milieu littéraire qui, regrette-t-elle, lui aura longtemps fait sentir sa différence.

« Toutes les sortes de littérature marginale se décomplexent et réclament présentement une place », se réjouit celle qui est arrivée tard à l’écriture, grâce au slam. « Même les gens les plus stuck up, les plus attachés à la tradition, se ramollissent présentement face aux nouvelles littératures de l’intime, et reconnaissent que ce n’est pas parce que tu parles du quotidien que tu fais juste recopier ton journal intime. »

Écoute, je me suis inscrite à des groupes BDSM sur Facebook. Des préposées aux bénéficiaires qui participent à des lundis d’orgies, ça te brasse les préjugés que t’as sur la vie sexuelle des gens. 

« Aujourd’hui, je le dis sans gêne, je suis la cheerleader des poètes, mais avant je n’étais pas en paix avec ça pantoute, parce que j’en lis, des poètes comme Virginie Beauregard D. et Marie-Andrée Gill », explique-t-elle en évoquant des collègues entretenant un rapport à la langue différent du sien.

« Ce qu’elles font, ces filles-là, c’est des peintures de la Renaissance, pendant que moi, je fais de la photo polaroïd, de la poésie pop. Mais l’affaire, c’est que trop de gens ont encore peur de ce qui est pop. Pour moi, c’est important de désacraliser la littérature. Une bonne partie de la nouvelle poésie est intéressante précisément parce qu’elle a quelque chose de moins figé. Ça peut être beau, une photo polaroïd, non ? »

 

Extrait de « M.I.L.F. »

« On s’fait une brigade de toutes croches, de filles rongées d’insomnies, diagonales, pognées entre deux shots de tempra, un hot chicken, trois pots cassés, cinq appels déclinés, une visite de prison, un enfant sertraline, une infection urinaire, une jardinière de fines herbes. »

 

M.I.L.F.

Marjolaine Beauchamp, Somme toute, Montréal, 2018, 80 pages