Une rareté du papier au Québec affecte des éditeurs d’ici

La montée des coûts fait peu réagir les éditeurs consultés, habitués aux montagnes russes du marché.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La montée des coûts fait peu réagir les éditeurs consultés, habitués aux montagnes russes du marché.

Des fermetures successives d’usines de papier, provoquées par la fin de l’impression des journaux, créent une rareté du papier au Québec. Une rareté en quantité comme en diversité. Si la récente montée des prix fait partie des fluctuations habituelles — le prix du papier demeure moins cher aujourd’hui qu’il y a dix ans —, la conjoncture est inusitée. Elle oblige certains éditeurs à revoir leur manière de faire. Regards sur les impacts pour l’édition d’ici.

« La faillite du moulin Appleton a entraîné une diminution de 80 000 tonnes métriques », expliquait début février à ses clients Marquis Imprimeur. « Les fermetures d’International Paper Courtland [en 2014], 750 000 tonnes, GLT, de 60 000 tonnes, Flambeau [2018], de 330 000 tonnes et finalement, Verso [en 2017] a retiré du marché 100 000 tonnes en fermant des machines. Papier Resolute peine toujours à retrouver la capacité perdue […] depuis la fermeture d’une machine importante. En résumé, l’offre baisse et les prix montent. »

Plus que la hausse des prix, précise en entrevue le président de Marquis, Serge Loubier, la suite des circonstances est unique. « On parle de millions de tonnes disparues du marché, d’une suite de hausses de prix doublée à la rareté du papier. L’ensemble rend la situation inhabituelle. »

La montée des coûts fait peu réagir les éditeurs consultés, habitués aux montagnes russes du marché. « J’ai fait faire des soumissions bidons », indiquait Robert Soulières, éditeur spécialisé en jeunesse. « Ça donne 6 % d’augmentation, soit de 150 $ à 180 $ de plus par ouvrage. Multiplié par 18 livres par année — sachant qu’on a des collections à prix fixes qu’on ne peut augmenter même d’une piasse —, ça paraît », car la marge bénéficiaire, en édition, est très mince. « Mais ce n’est pas dramatique », tempère-t-il.

De nouveaux « sans-papier »

La pénurie de papier, elle, oblige à de nouvelles pirouettes. « C’est un casse-tête. J’oserais dire que ça fait chier depuis environ quatre ans », a indiqué Nicole Saint-Jean, présidente de Guy Saint-Jean éditeur. « Les imprimeurs ne stockent plus de papier. Nous, on réimprime beaucoup, et les réimpressions [dues au succès soudain d’un titre en librairie] doivent se produire rapidement. On a commencé à se faire répondre qu’il fallait plusieurs semaines de délai, par manque de papier. Ça nous cause très certainement des pertes, très difficiles à calculer. Dans la dernière année, c’est arrivé à plusieurs reprises. On crie, on fait des sparages, des menaces. Mal pris, on change de papier. On s’est retrouvés avec deux versions différentes d’un même livre sur le marché. Ou on a changé d’imprimeur, pour un autre demandant plus cher. »

Des cas survenus entre autres avec les best-sellers En as-tu vraiment besoin ? de Pierre-Yves McSween, imprimé chez Marquis, et Ces galettes dont tout le monde parle de Madame Labriski, imprimé chez TransContinental, spécialisée en impression couleur.

Serge Loubier confirme : « Qu’on me réponde, si je fais une commande de papier aujourd’hui, qu’on va me la livrer en juin, alors qu’avant on en fabriquait deux fois par mois, je n’avais jamais vu ça ! » L’imprimeur a dû reporter des projets — « de ceux qui utilisent du papier Resolu, ce papier de pâte mécanique, comme le papier du Devoir, mais un peu plus épais et plus blanchi, fait d’épinettes, très utilisé pour les best-sellers ». Et en refuser d’autres, « surtout ceux de dernière minute, essentiellement des réimpressions ». Des papiers de remplacement peuvent être offerts, souvent à coûts supérieurs. « Il y a moins d’offres. Quand on va vouloir qu’un livre se démarque, il va falloir penser à une couverture, un rabat, une jaquette, plutôt qu’au papier. De Flambeau, on prenait deux stocks intéressants pour imprimer la poésie. Ils ne sont plus là. »

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Dominique Lemay, directrice de la production du Groupe HMH, est plus posée. C’est qu’elle est habituée à réserver son temps de presse et son papier six mois d’avance, là où d’autres éditeurs agissent plus spontanément. Elle ne s’est heurtée à aucun problème de réimpression, mais « la rareté actuelle est surtout pour le papier journal, que je n’utilise pas, que les éditeurs vont utiliser pour les gros romans, quand on veut un livre léger, avec une belle souplesse. Parce que des moulins ont fermé parce qu’il y a moins de journaux, tout simplement ». Il lui semble par ailleurs normal que des moulins arrêtent de fabriquer certains types de papier après un moment.

André Gauvin, directeur général de l’Imprimerie Gauvin, qui attire les éditeurs maniaques de finition et imprime un peu plus d’un million de livres par année, du Québec comme du « Rest of Canada », reste lui aussi très calme. « Au Québec, il nous reste le moulin Rolland, passé de Cascades aux américains H.I.G. Capital en 2014. Ici, on mise beaucoup sur l’achat local et les papiers pro-environnement. On a adopté des stratégies d’achat et de regroupements d’achat pour minimiser les impacts sur les délais et les coûts. On s’adapte. » Il concède que le manque de diversité l’oblige à se procurer des papiers américains. « Pas le choix. Certaines gammes de papier ne sont plus présentes au Québec ou au Canada, comme le papier des couvertures, qu’on appelle dans le jargon des Text Cover, des papiers haut de gamme. Il n’y en a plus de faits au Canada, ça vient uniquement des États-Unis. »

Changer la production

La pénurie n’a pas fait réagir l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). C’est que plusieurs membres impriment en Asie ou ailleurs, croit le directeur général, Richard Prieur, qui lit dans la situation une invitation à revoir les manières de produire, « à enfin utiliser les systèmes d’information sur les ventes, ces outils qui permettent de suivre directement ce qui se passe aux caisses des librairies. Ça permettrait d’arrêter la surproduction de départ et les réimpressions d’urgence. Et qu’on se mette à penser en termes de petits, et même de très petits tirages. »

Mme Lemay, pour HMH, espère même de bonnes choses de la pénurie, « qui permettra peut-être au papier 100 % recyclé d’être encore plus utilisé par les éditeurs ». Comme quoi il faut toujours voir les deux côtés d’une médaille, fût-elle faite de papier.

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Ce texte a été modifié après publication.