François Blais ou l’influence silencieuse d’un romancier inhibé

L’écriture de François Blais, natif de Grand-Mère, est une des plus instantanément reconnaissables de sa génération.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’écriture de François Blais, natif de Grand-Mère, est une des plus instantanément reconnaissables de sa génération.

« À l’été 1994, je réfléchissais à un tas de choses, mais certainement pas à ce que je voulais faire de ma vie. J’avais déjà secrètement décidé que je ne ferais rien du tout », écrit François Blais à la page 43 d’Un livre sur Mélanie Cabay, récit de son enquête avortée sur l’assassinat d’une jeune femme disparue dans la nuit du 21 au 22 juin 1994, puis retrouvée, étranglée et assommée, le 5 juillet 1994, dans un boisé de Mascouche.

Pour qui aspirait à glander et à jouer à NHL 93 pour le reste de l’éternité, l’existence de François Blais tient du fulgurant échec. Le natif de Grand-Mère a non seulement écrit une œuvre imposante de onze fictions pour adultes (et quelques livres pour enfants), mais son style est un des plus instantanément reconnaissables de sa génération.

Et pourtant, fidèle à ses habitudes, l’homme au t-shirt de chat continue de minimiser l’importance de son travail, ou de laisser entendre qu’il doute de sa qualité. Il se rappellera par exemple au bout du fil, cet après-midi-là, avoir envoyé le manuscrit de Document 1 (2012) à Québec Amérique sous un pseudonyme (Rosie Pépin), afin de s’assurer que sa maison d’édition de toujours, L’Instant même, n’acceptait pas chacun de ses manuscrits pour la simple et plate raison qu’il compte parmi ses vaches à lait.

Le quarantenaire semble de la même manière presque prendre plaisir à raconter comment ses collègues de l’équipe d’entretien du centre commercial Les Rivières (à Trois-Rivières) se moquaient récemment de lui parce qu’il ne figurait pas parmi les invités d’un petit salon du livre à compte d’auteur organisé dans le mail. « Je pense qu’ils avaient l’impression que je n’étais pas assez bon pour être là. »

Le pont François Blais

Manque de confiance en soi ? Incapacité à se prendre au sérieux ? Saine autodérision ? Un peu de tout ça. Disons surtout que François Blais ne répond pas aux questions des journalistes sur le ton, très répandu parmi ses collègues, de celui qui réfléchit régulièrement aux saillies spirituelles qu’il dégainerait face à Guy A. Lepage s’il était un jour invité à Tout le monde en parle.

Quand je dis que j’aime ça, rien faire, ce que je veux dire, c’est que j’aime pas ça faire quelque chose d’imposé par autrui

 

François Blais se souvient d’avoir longtemps potassé la bibliothèque familiale de son père prof de français et de sa mère infirmière, une collection « assez fuckée », qui abritait à la fois de la science-fiction, des Agatha Christie, du Boris Vian et du Réjean Ducharme. Une absence de hiérarchisation entre culture savante et populaire trouvant son miroir dans les émois culturels désordonnés de ses personnages, lecteurs des soeurs Brontë et de Stephen King, amateurs de cinéma d’auteur et de jeux vidéo débiles, sur qui le poids de l’actualité littéraire ou des « livres-qu’il-faut-absolument-avoir-lus » n’a aucune emprise.

« Si tu fais un diagramme de Venn qui recouperait la littérature académique un peu péteuse et la littérature plus populaire, François Blais est exactement entre les deux. C’est un pont », observe la booktubeuse et poète Mélanie Jannard (Calamine), selon qui les multiples références pop culturelles ponctuant les romans de son écrivain québécois préféré servent de porte d’entrée sur la fiction contemporaine à bien des jeunes lecteurs.

La manière François Blais puise paradoxalement dans les temps de verbe désuets et les tournures ampoulées, un outil utilisé (avec une pointe d’ironie) pour des raisons pragmatiques, dit-il (« Trop d’auteurs évitent le passé simple, même quand ce serait naturel »), mais aussi parce qu’il s’est tapé les XVIIIe et XIXe siècles littéraires au complet.

« Ça a été marquant pour moi de voir qu’on pouvait être drôle et employer des références culturelles absolument pas sophistiquées tout en maintenant une certaine sophistication linguistique, ce qu’on voyait peu au Québec », confie le romancier Thomas O. St-Pierre (Même ceux qui s’appellent Marcel, Charlotte ne sourit pas).

« Mais François Blais, même s’il se la joue nonchalant en entrevue, n’est pas bon que pour accorder ses subjonctifs », ajoute-t-il, en prenant le contre-pied de sa réputation d’écrivain tournant les coins rond. St-Pierre célèbre entre autres la construction complexe du roman choral La classe de madame Valérie (2013) ou le fil du rasoir emprunté dans la première partie de Les rivières suivi de Les montagnes (2017).

Écrire pour siffloter

Le principal intéressé, de son côté, s’est déniché un emploi au service d’entretien du centre commercial Les Rivières afin d’apaiser l’angoisse que faisait bouillir en lui son ancienne vie de pigiste en traduction, qu’il peinait à conjuguer à l’hypothèque de la maison qu’il s’est achetée dans le bois, à Charette. « Même si je n’ai pas besoin de grand-chose pour vivre, j’avais besoin de stabilité. » Son rêve présent ? Retrouver un peu de temps pour ne rien faire.

« Mais quand je dis que j’aime ça, rien faire, ce que je veux dire, c’est que j’aime pas ça faire quelque chose d’imposé par autrui, précise-t-il. Lire, c’est déjà faire quelque chose. Et écrire, c’est pas mal ça qui me rend le plus de bonne humeur. Je me rappelle une entrevue avec Cioran dans laquelle on lui demandait pourquoi il écrivait, lui qui se crissait de tout, et il avait répondu : “Quand j’écris une bonne page, je suis content de moi. Ça me donne envie de siffloter.” »

Craint-il que les proches de Mélanie Cabay s’offusquent de ce livre respectueux mais qui pourrait forcément raviver chez eux des souvenirs éprouvants ? « Ça se peut bien qu’ils ne l’apprennent même pas, que le livre est sorti. Un livre québécois, c’est ce qui fait le moins de bruit au monde », répond-il, quelque part entre plaisanterie et lucidité. « Rien ne fait moins de remous dans le monde qu’un livre québécois. »


Critique livre

L’été 1994 raconté par François Blais


Il jure avoir réellement eu l’intention d’enquêter sur le meurtre sordide d’une jeune femme de 19 ans survenu à l’été 1994, un projet qui achoppera sur le refus de ses proches de témoigner. Mais peu importe. Dans Un livre sur Mélanie Cabay, François Blais fait encore une fois semblant de parler de quelque chose pour mieux parler de quelque chose d’autre, en l’occurrence de l’arbitraire de la Faucheuse, de la futilité de notre passage sur terre et de l’emprise qu’exercent sur nos imaginaires les faits divers. C’est en fait davantage sur ses propres obsessions qu’enquête l’auteur d’Iphigénie en Haute-Ville, en superposant une actualité internationale horrifiante (le génocide rwandais), la mort tragique d’une innocente et le quotidien banal du jeune homme velléitaire qu’il était au sortir de l’adolescence. L’écrivain aura rarement révélé avec si peu de distance ironique la réelle nature de ses colères, de ses joies, de ses tourments et de ses marottes qu’entre les pages de ce récit, que l’on serait tenté de qualifier d’ode à la vie, même si c’est évidemment beaucoup plus compliqué que ça. Il en va ainsi des bons livres de François Blais, qui ont l’élégance de nous rappeler à quel point l’existence est une aventure aussi précieuse qu’ennuyeuse et invraisemblable.

- Dominic Tardif

Un livre sur Mélanie Cabay
★★★1/2
François Blais,
L’Instant même,
Québec, 2018, 127 pages

Quand je dis que j’aime ça, rien faire, ce que je veux dire, c’est que j’aime pas ça faire quelque chose d’imposé par autrui

Un livre sur Mélanie Cabay

François Blais, L’Instant même, Québec, 2018, 127 pages