Le regard acerbe d’Elif Shafak sur la bourgeoisie stambouliote

L’auteure turque Elif Shafak crée un personnage auquel on s’attache d’emblée.
Photo: Andrew Toth Agence France-Presse L’auteure turque Elif Shafak crée un personnage auquel on s’attache d’emblée.

« Il faut fêter ça, dit Shirin. Trois jeunes musulmanes à Oxford. La Pécheresse, la Croyante et la Déboussolée. » C’est ainsi que la romancière turque Elif Shafak (La bâtarde d’Istanbul) qualifie les héroïnes de Trois filles d’Ève, son dixième roman, dont le souvenir de la rencontre à l’Université d’Oxford, en 2000, est relaté par Peri, la Déboussolée, lors d’un souper chic dans une riche demeure d’Istanbul, en 2016.

Déchirée entre un père impie et alcoolique et une mère farouchement croyante, Peri entretient une relation ambiguë avec Dieu depuis l’enfance. De nature solitaire, « ses véritables compagnons restaient les livres. L’imagination était sa demeure, son pays, son refuge, son exil », elle observe la société qui l’entoure avec curiosité et lucidité.

Alors qu’elle se rend à contrecoeur à une soirée, Peri est violemment attaquée par un mendiant. Au cours de l’altercation, un vieux Polaroid tombe de son sac à main. Le cliché date de ses années à Oxford ; Peri se tient aux côtés de Shirin la Pécheresse et de Mona la Croyante, ses amies, et de leur bien-aimé professeur de philosophie, Azur.

En quelques traits habiles, Elif Shafak crée un personnage auquel on s’attache d’emblée et que l’on suit sans se faire prier dans ses souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’étudiante. Si elle parle peu, cette Peri n’en est pas moins habitée de réflexions sur l’Islam, sur le rôle de la femme dans la société turque et sur la bourgeoisie stambouliote.

Posant un regard impitoyable sur l’épouse et la mère bourgeoise qu’elle est devenue, Peri ne se montre pas moins tendre dans sa description des convives. Tandis qu’elle dissèque froidement leurs propos, l’ex-étudiante d’Oxford, que Shirin traitait de « moit-moit » (moitié musulmane, moitié moderne), se plaît à en souligner les paradoxes, le ridicule et l’hypocrisie. Sa critique est si acerbe que l’on souhaiterait qu’elle crache tout ce qu’elle pense à la gueule de ce microcosme clinquant et suffisant afin de créer une petite révolution à table.

Mais Peri n’a pas le courage de ses convictions. Cela lui a même coûté cher et entraîné la chute d’Azur, qui lui a vainement enseigné la possibilité de Dieu. Bien que les chapitres consacrés à la soirée mondaine s’avèrent délicieusement captivants, il nous tarde de replonger dans les années Oxford afin de découvrir les événements ayant façonné l’innocente Peri.

Hélas ! Elif Shafak s’y fait moins convaincante. Certes, Peri y apparaît complexe à souhait, mais la description qu’on y fait d’Azur, gourou narcissique et manipulateur, semble tout droit sortie d’un roman Harlequin, tandis que ses envolées philosophiques se révèlent fastidieuses. Quant aux trois filles d’Ève du titre, ce n’est que trop tard que la romancière les met ensemble en scène.

Et quand cela arrive, leur dynamique de groupe se fait le pâle écho des échanges entre Peri et ses parents. Obéissant à une logique implacable, la romancière abandonne son héroïne au passé prometteur, quoique douloureux, face à un avenir plus qu’incertain dans une finale rappelant amèrement la folie ambiante du présent.

Extrait de « Trois filles d'Ève »

« Elle ne connaissait que trop ce genre de situation — c’était comme revivre avec ses parents. Accusations furieuses lancées de part et d’autre : un ping-pong de malentendus. Même ainsi, elle trouvait plus facile cette fois d’en être témoin. La tension ambiante ne la touchait pas autant que chez elle. Shirin et Mona n’étaient pas ses parents en train de se prendre à la gorge. Elle ne se sentait pas tenue de jouer les médiateurs. Sans ce poids de responsabilité émotionnelle, son esprit était libre d’analyser. Aussi elle écoutait, les enviant secrètement. En dépit de leur polarité criante, elles étaient toutes deux également passionnées. Mona par foi ; Shirin par sa fureur. Et elle, à quoi pouvait-elle se raccrocher ? »

Trois filles d’Ève

★★★

Elif Shafak, traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet, Paris, Flammarion, 2018, 477 pages