Patrick Grainville raconte 60 ans d’histoire depuis les falaises d’Étretat

L’auteur français considère son 24e roman comme son plus abouti.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse L’auteur français considère son 24e roman comme son plus abouti.

« Jadis, j’ai embarqué sur la mer un jeune homme qui devint éternel. » Près du décor enchanteur des falaises d’Étretat, un pêcheur sédentaire fait la rencontre de Claude Monet. C’est le coup de foudre. Dès lors, son existence fluctue au rythme des tableaux du maître.

Avec Falaise des fous, Patrick Grainville s’offre le luxe d’un roman-fleuve imposant et audacieux, enraciné dans le bouillonnement artistique de sa Normandie natale à l’aube du XXe siècle. Du réalisme de Gustave Courbet à la subtilité tout en lumière de Monet, l’auteur dresse un portrait flamboyant de l’émergence de l’impressionnisme, mise en parallèle avec une industrialisation en pleine ébullition.

Il faut être familiarisé avec l’histoire de la France et l’engagement politique de ses artistes majeurs pour pleinement apprécier la précision et la profondeur de cette admirable fresque de style baroque. À l’instar de l’effervescence et de la précipitation propre à l’époque qu’il dépeint, Grainville parcourt 60 ans d’histoire à grandes enjambées, animé d’une passion tangible et d’une frénésie parfois difficile à suivre.

Dès les premières pages, le narrateur interpelle le lecteur et prévient des multiples changements de ton qui ponctueront son récit. On passe constamment du réel à sa représentation picturale, des banales amours des héros aux événements historiques majeurs, suggérés à travers les débats des personnages et esquissés dans la démarche artistique des plus grands créateurs du pays.

Sur fond d’affaire Dreyfus et de Première Guerre mondiale, de la naissance de la voiture au naufrage du Titanic, les artistes se révoltent et multiplient les scandales et les déclarations-chocs. Tous sauf Monet, pour qui l’audace et la liberté passent d’abord par la peinture, Grande Guerre ou non. « Anna me révélera qu’il aurait déclaré, impuissant, malheureux, qu’il peignait, que c’était le meilleur moyen de ne pas penser au malheur […] Quand nous sombrons, lui naît à l’immensité. Il peint des fleurs pendant que nos enfants meurent. »

Dumas, Flaubert, Hugo, Boudin, Degas, Maupassant : tous viendront chercher paix et inspiration près des falaises de l’Étretat, offrant un défilé inoubliable aux yeux ébahis du pêcheur devenu amateur de peinture, qui assiste de son bateau à l’avancée de l’histoire.

Guidé par les femmes de sa vie, semblable au spectateur devant un tableau, le héros est fréquemment relégué au rôle de critique de son époque et de ses oeuvres. « Je n’ai pas été le pêcheur que j’aurais pu être, encore moins le négociant. Je n’ai pas été peintre. J’ai regardé la vie. »

Avec ce 24e roman qu’il considère comme son plus abouti, Patrick Grainville propage avec conviction sa passion de l’art impressionniste et offre une incursion intimiste au creux des pensées qui animent les artistes en processus de création. Passé outre le style un peu prétentieux et grandiloquent de l’auteur, ce livre se savoure à petites doses et donne sa pleine mesure accompagné des oeuvres qui l’ont inspiré.

Extrait de «Falaise des fous»

« L’Aiguille à marée basse. Mais voilà le prodige. La couleur est absolument jaune, jaune clair, un degré en dessous du jaune citron. Par contraste, le littoral noir-violet. Certes, ce jaune est filtré de traces roses. Pas de tons purs chez Monet. Il a dû se battre pour l’atteindre, la capter. La lumière le nargue. Il la poursuit, il l’adore cette amante, sur plusieurs toiles différentes, en même temps, afin de retrouver, de fixer ses différentes nuances. Elle se dérobe. »

 

Falaise des fous

★★★ 1/2

Patrick Grainville, Éditions du Seuil, Paris, 2018, 643 pages