Yanick Lahens signe un roman choral et lumineux sur les dérives d’Haïti

L’écrivaine haïtienne Yanick Lahens
Photo: Catherine Hélie / Gallimard L’écrivaine haïtienne Yanick Lahens

L’intégrité, la droiture, la probité viennent avec un prix élevé en Haïti, prix que le juge Raymond Berthier va payer de sa vie au commencement de Douces déroutes, cinquième roman, au verbe nerveux, à la plume lumineuse, de l’Haïtienne Yanick Lahens.

« Les pressions sur ma personne se font plus intenses et les ménaces, à peine voilées, ne laissent plus aucun doute sur le sort que certains croient devoir me réserver », écrit-il dans une lettre adressée à sa femme, peu de temps avant le drame. « Nommer certaines choses est devenu un délit et non le fait que ces choses existent. »

Qui ? Comment ? Pourquoi ? Dans une capitale, Port-au-Prince, où l’exubérance de la vie danse quotidiennement avec la violence et la mort, l’assassinat d’un homme de loi opiniâtre se perd forcément dans les possibles et les conjectures. Une fatalité que Pierre, oncle de la fille du juge, Brune, n’accepte pas. Avec Ronny, Nerline, Ézéchiel, Francis, il va, dans une paradoxale douceur, s’approcher de la vérité d’un drame, pour mieux atteindre celle d’un pays dont le destin chiffonné trouble aussi celui de chacun de ses habitants.

Révélée au Québec par La petite corruption (Mémoire d’encrier) en 2003, puis à la face du monde avec La couleur de l’aube, Failles et Bain de lune (prix Femina 2014), Yanick Lahens laisse ici l’intériorité de son regard se poser avec justesse et précision sur les travers, les dérives et les déroutes d’Haïti sans jamais sombrer dans ce misérabilisme qui vient de loin ou cette complaisance qui refuse de voir.

L’oeuvre est chorale. Elle circonscrit avec une poésie brute le caractère organique de ces trajectoires humaines soumises à des forces extérieures dans des environnements où corruption, concussion, petits et grands trafics donnent au pire et au chaos des accents de normalité. Exister, s’en sortir, pourrait y être un acte de résistance. Mais pour Yanick Lahens, cela devient surtout un acte de foi, en la vie et en l’amour.

  

« Depuis ces années, sexe, stupéfiants, mort et politique, ingérence internationale et complicité locale, presse et chantage sont des mots qui sont revenus si souvent dans cette île qu’ils ne font plus scandale. Mais il faut se souvenir de ces hommes et de ces femmes qui ont dansé dans les décombres d’un pays qui brûlait. Il faut se souvenir de ceux, venus après eux, qui prétendaient vouloir éteindre les feux avec leurs rêves et n’ont fait que souffler sur la braise ».

 

Extrait de «Douces déroutes»

Douces déroutes

★★★ 1/2

Yanick Lahens, Sabine Wespieser éditeur, Paris, 2018, 230 pages