L’éloge du calme et du silence selon Jérémie McEwen

Jérémie McEwen s’inquiète d’un cadre socionumérique qui est en train de contaminer l’ensemble de l’espace médiatique.
Photo: Annik Mh De Carufel Le Devoir Jérémie McEwen s’inquiète d’un cadre socionumérique qui est en train de contaminer l’ensemble de l’espace médiatique.

Ce n’est pas nous, mais le prof de philo, chroniqueur à ICI Radio-Canada Première et rappeur Jérémie McEwen qui le dit, en citant un papier du New Yorker. « Une des tortures les plus fréquentes [dans des contextes hostiles] consiste à priver un prisonnier de silence. Heavy metal, rap à haut volume toute la nuit », écrit-il dans Avant je criais fort, son dernier essai, un assemblage de réflexions thématiques sur la façon dont le présent se pense et se raconte lui-même.

De l’art de la sur-stimulation sonore — ou du bruit mal dosé, diraient d’autres — pour casser un humain, couper un sujet de la réalité, le rendre fou : les armées du monde ont compris depuis des lunes le lien de cause à effet, contrairement aux indignés chroniques des réseaux sociaux, aux grandes-gueules des radios ou des colonnes de certains journaux, aux commentateurs de l’instant présent et à tous ceux qui leur donnent de l’amplitude à grand coup de « j’aime » et de partage, sans mesurer l’impact de tout ce bruit sur le bien-être, sur la pensée collective et sur notre perception du réel et du ici-maintenant.

« Il y aurait un avantage à réinvestir l’espace public avec une réflexion plus calme, plus posée, lance au bout du fil l’essayiste. Nous devons nous rendre compte de l’emportement facile qui affecte les débats publics, mais aussi ceux et celles qui les alimentent. Critiquer et s’indigner, ce n’est pas la même chose. Dans la virulence émotive qui vient avec l’indignation, le sens critique est nécessairement mis en veilleuse. »

La modernité n’a pas qu’ouvert des possibles à l’humanité — dont la démocratisation des outils de communication. Elle a aussi ouvert une trappe dans laquelle les nuances, la densité du propos, le respect de l’intelligence, même, sont tombés, à en croire Jérémie McEwen. L’auteur déplore en effet une époque où l’« on gave l’auditoire d’idées toutes faites et de phrases commodes au lieu de présenter des outils permettant la réflexion autonome », et où la réflexion « instrumentalisée, voire abêtie, par les besoins toujours renouvelés du profit » ne mérite plus « le nom de réflexion », écrit-il.

Plus de pudeur et de modestie

Appel au calme pour retrouver la raison, Avant je criais fort est aussi un appel à plus de pudeur et de modestie lorsque vient le temps de partager une opinion sur la place publique, tout comme une invitation à la lecture et à la documentation pour nourrir le débat, au lieu de le pourrir ou de le malmener en s’appuyant sur des formules faciles ou des aphorismes simplistes, dans cet esprit de compétition et de surenchère induit par les réseaux sociaux. « La quantification de j’aime ou de je n’aime pas ne mesure pas la profondeur d’une analyse », rappelle-t-il tout en s’inquiétant d’un cadre socionumérique qui selon lui est en train de contaminer l’ensemble de l’espace médiatique.

« Comme les fils Facebook retiennent l’attention, il y a une tentation dans les autres médias de suivre ce modèle avec des contenus qui changent rapidement, avec des opinions tranchées » qui attirent les regards et attisent les conversations, dit-il. « Or, les médias traditionnels devraient être un rempart aux fils Facebook, pas une courroie de transmission de ces fils. Il y a des transformations médiatiques en ce moment qui me semblent dangereuses, parce qu’elles cherchent à conforter les gens plutôt qu’à les confronter » dans des opinions de plus en plus fermées. Et qui se révèlent souvent d’elles-mêmes, lorsqu’on fait, comme l’essayiste, un pas de côté pour se soustraire à la torture d’un bruit qui trop souvent nous empêche de penser.


Jérémie McEwen sur…

La polarisation du débat

« Dans le cercle fermé des gens qui pensent comme nous, nous nous permettons de plus en plus d’opinions fermées […], de plus en plus extrêmes, et peu à peu, nos adversaires idéologiques deviennent à nos yeux des monstres. […] On commet l’erreur du manichéisme qui généralise la polarisation du monde en opposition bien/mal au lieu d’en embrasser les nuances. »

Le culte de la popularité

« En voulant être quelqu’un et sortir de l’anonymat, nous ne faisons que renforcer [la logique marchande qui nous domine] en devenant nous-mêmes une marque, un produit, un objet de consommation. C’est d’ailleurs comme ça que Mark Zuckerberg, patron de Facebook, se remplit les poches. La clef, selon [le philosophe Michel] Foucault, pour vraiment subvertir cette logique, c’est d’y résister dans l’anonymat. […] Résister dans l’anonymat, c’est se tenir debout, littéralement. C’est refuser que son corps, sa face, sa photo, devienne quelque chose qu’on peut vendre sur un t-shirt. »

La pudeur

« La pudeur des choses engendre le respect émerveillé, parce qu’il y a beaucoup plus de questions que de réponses — ce qui nous place dans une posture d’accueil vis-à-vis des choses, et non de domination ou de contrôle. »

L’ennui

« Est-ce qu’il faut à tout prix chasser l’ennui ? À mesure que je réfléchissais à cette idée, j’en suis de plus en plus venu à la conclusion que, parfois, c’est bien de s’ennuyer. Je pense à Blaise Pascal qui disait que tout le malheur des hommes vient du fait qu’ils ne savent pas demeurer en repos dans une pièce. Si nous arrivions à nous ennuyer sans trop nous en faire, nous éviterions peut-être bien des maux. »

Avant je criais fort

Jérémie McEwen, XYZ, Montréal, 2018, 172 pages