Un gant sur la main invisible d’Adam Smith

L’économie est un outil de compréhension sociale, plaide Adam Smith.
Photo: Drew Angerer Agence France-Presse L’économie est un outil de compréhension sociale, plaide Adam Smith.

Oubliez la pensée d’Adam Smith simplifiée par vos cours d’introduction à l’économie au cégep. Le philosophe écossais n’est pas plus le père du laisser-faire libertarien ou du néolibéralisme que les écrits de Marx ne justifient les dérapages du stalinisme.

Dans Manipulés. Se libérer de la main invisible d’Adam Smith, Thierry C. Pauchant le rappelle. Le professeur de HEC Montréal redonne à ce philosophe britannique du XVIIIe siècle ce qui lui appartient : une pensée pragmatique et humaniste, qui inscrit l’économie dans une quête de bien-être commun.

Pour ce faire, Pauchant s’attarde à « la main invisible » dans l’oeuvre du père de l’économie politique, une notion « pratiquement invisible » dans l’ensemble de ses écrits. Le philosophe « ne mentionne cette notion que trois fois dans son oeuvre, soit un total de six mots, alors que celle-ci en compte plus d’un million et demi ! » écrit-il.

Comment la pensée de Smith fut-elle pervertie au cours des trois derniers siècles ? Tout débute lors de la Révolution française. Edmund Burke, un néoconservateur britannique, dénature le sens de ses écrits pour défendre ses positions proaristocratie. Les analyses économiques sont dès lors dissociées de ses analyses sociales si présentes dans son oeuvre.

Dans l’entre-deux-guerres, c’est au tour de penseurs libertariens et néolibéraux — Hayek, Friedman, Lippmann — d’interpréter librement les analyses du philosophe. La métaphore de la « main invisible » devient alors le symbole d’un laisser-faire économique, voire l’équivalent d’une loi divine des marchés.

Le mal est fait ! Exit, la subtilité, la complexité et la quête du bien commun. Smith devient une caricature de cette « main invisible ». Pourtant, rappelle Pauchant, Smith ne s’est jamais opposé à l’interventionnisme de l’État. Loin de là. Il estime que les gouvernements doivent intervenir dans la fixation des prix des produits de première nécessité, dans le secteur bancaire, et surtout qu’ils doivent promouvoir l’éducation pour tous.

À l’heure de la polarisation des opinions, Thierry C. Pauchant rappelle avec raison la nécessité de revisiter la pensée teintée de subtilité d’Adam Smith afin de considérer l’économie pour ce qu’elle doit être : un outil de compréhension sociale.

Car en mettant l’accent sur les mécanismes du marché, la science économique a fini par être enseignée comme une doctrine. « De nouveau, il nous faut arrêter d’enseigner cette doctrine dans nos écoles et nos universités, incluant ma propre institution, HEC Montréal », écrit-il.

Dans un essai qu’il signe alors qu’il est étudiant, Adam Smith résume ainsi le rôle du philosophe : « La philosophie est la science des principes de liaison des choses. […] En exposant les chaînes invisibles qui relient des objets isolés, elle s’efforce de mettre de l’ordre dans ce chaos d’apparences discordantes. »

La quête de connaissance doit s’appuyer sur des théories perfectibles plutôt que sur des doctrines qui, refermées sur elles-mêmes, deviennent des dogmes. Une quête de connaissance empreinte d’humilité pour regarder « derrière le rideau de scène » du théâtre de la vie, soutient Smith.

« Les comportements socialement responsables sont souvent présentés par les partisans de la main invisible du marché comme un effet de “ruissellement” (trickle-down, en anglais). Selon ce prétendu ruissellement, un accroissement de la richesse des nantis profite nécessairement aux plus démunis et à la classe moyenne. […] Adam Smith n’a pas proposé de tels arguments, trop conscient qu’il était des fluctuations ou même des manipulations potentielles du marché. Ces manipulations incluent des salaires trop bas […] des monopoles qui font gonfler les prix […] ou des manipulations de la loi qui privilégient les plus nantis, permettant notamment l’évasion fiscale. »

Extrait de «Manipulés»
 

Manipulés

★★★ 1/2

Thierry C. Pauchant, Fides, Montréal, 2018, 268 pages

Se libérer de la main invisible d’Adam Smith

★★★ 1/2