Jean-Pierre Filiu démasque le drame arabe

Pour saisir toute la portée de l’essai de Jean-Pierre Filiu, il faut plonger dans plusieurs siècles de l’histoire du monde musulman.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse Pour saisir toute la portée de l’essai de Jean-Pierre Filiu, il faut plonger dans plusieurs siècles de l’histoire du monde musulman.

« Les jihadistes sont les enfants des dictatures, pas des révolutions. » Cette phrase provocante de l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud, Jean-Pierre Filiu, spécialiste français en histoire du Moyen-Orient, la met en exergue de son livre Généraux, gangsters et jihadistes qu’il consacre à « la contre-révolution » qui a, explique-t-il, étouffé le démocratique Printemps arabe de 2010-2012 au profit des mamelouks actuels, groupes de combattants et véritable pouvoir de l’ombre.

Pour saisir toute la portée de l’essai de Filiu, il faut plonger dans plusieurs siècles de l’histoire du monde musulman. Lorsque l’érudit conceptualise le casse-tête sociopolitique d’aujourd’hui pour faire comprendre une situation que même des observateurs chevronnés trouvent obscure, il se réfère aux mamelouks, soldats dans une milice d’élite formée, du XIIIe au XVIe siècle, d’esclaves blancs non arabes prêts à contester le pouvoir des souverains arabes qu’ils servaient en Égypte et en Syrie.

Il fait un lien lumineux entre les mamelouks de jadis et ceux de maintenant, essentiellement arabes. « Je trace un parallèle entre leur légitimité dérivée d’un “calife” à leur merci et celle tirée par les mamelouks contemporains des votes “populaires” tenus sous la loi martiale. »

La Nahda, renaissance arabe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, a suscité une modernisation intellectuelle en Égypte qui s’est ensuite répandue au Liban, en Syrie et ailleurs dans l’Empire ottoman. Deux idéologies d’État, souligne Filiu, l’ont combattue.

La première, le kémalisme, instauré par Mustafa Kemal (1881-1938), le « père des Turcs », modernisa seulement la Turquie, musulmane mais non arabe, sur les ruines de l’Empire ottoman. Cependant, comme le précise Filiu, la disparition de cet empire, « loin d’avoir favorisé la libération des Arabes, avait aggravé leur subordination à l’impérialisme occidental ».

La seconde, le wahhabisme, mouvement arabo-musulman antimoderne, remonte au XVIIIe siècle. Ibn Saoud (aussi orthographié Séoud) l’imposa au Royaume d’Arabie saoudite qu’il fonda en 1932, fort d’une alliance avec les États-Unis, attirés par la richesse pétrolière du pays. Beaucoup plus vigoureux actuellement que le kémalisme, sa victime et celle des autres variantes de l’islamisme radical et belliqueux, il compose souvent avec ce que Filiu appelle les « dynamiques mafieuses », comme en Égypte, au Yémen ou en Syrie.

L’essayiste signale même que des contrebandiers liés aux djihadistes du groupe État islamique vendaient, en toute impunité, des hydrocarbures au gouvernement syrien que ce milieu rebelle souhaitait renverser. Le clairvoyant Filiu conclut que l’indescriptible panier de crabes de la contre-révolution arabe fait, parmi les peuples en question, de la cause la plus urgente, celle des Palestiniens, la plus oubliée. Peut-on mieux résumer l’obscure tragédie arabe ?

« Je confesse aujourd’hui volontiers que mon intérêt pour la révolution arabe ne m’a pas alors permis d’anticiper la virulence de la réaction contre-révolutionnaire. Je croyais avoir tout vu de la part des despotes arabes : leur perversité, leur brutalité, leur rapacité. Mais je sous-estimais encore leur férocité et leur capacité à brûler littéralement leur pays pour ne rien céder de leur pouvoir absolu. »

Extrait de «Généraux, gangsters et jihadistes»

Généraux, gangsters et jihadistes

★★★ 1/2

Jean-Pierre Filiu, La Découverte, 2018, 320 pages

Histoire de la contre-révolution arabe

★★★ 1/2