Le Montréal fantasmé de Heather O’Neill

Pour Heather O’Neill, la «Main», c’est sa ville, son quartier, son inspiration.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Pour Heather O’Neill, la «Main», c’est sa ville, son quartier, son inspiration.

« Sans la Main, mes enfants, je crois bien que je détesterais Montréal », fait dire Jean Basile à l’un de ses personnages dans La jument des Mongols. C’était en 1964.

Rencontrée dans un café du boulevard Saint-Laurent, Heather O’Neill nous revient avec une histoire mélancolique qui mélange la détresse et l’enchantement, où orphelins, enfants poètes, bandits, héroïnomanes, pianistes de cinéma muet, clowns et prostituées s’arrangent et se mélangent dans le chaud Montréal des années 1920 et de la Grande Dépression.

Artère nord-sud vitale où circulent les cultures, les langues et les automobiles, la Main, comme on l’appelait, est une frontière plus poreuse qu’autrefois. Une frontière qui est peut-être même aujourd’hui en train de s’effacer à l’heure où la nostalgie a peut-être déjà sonné. Qui, par exemple, se souvient du magasin Warshaw, à deux pas d’ici ?

Née dans la métropole en 1973, Heather O’Neill, elle, s’en souvient. Et plus encore, l’écrivaine se souvient aussi de ce qu’elle n’a pas connu. Car nous sommes en plein coeur du quartier où elle a grandi. Celui où son père, né dans une petite maison rue Coloniale, à l’angle de l’avenue des Pins, a fait les 100 coups.

C’est sa ville, son quartier, son inspiration. Et rien ne lui semble plus naturel que d’y inscrire les histoires qu’elle invente ou qu’elle transforme.

Montréal, « ville de péchés »

Son père, qui l’a élevée tout seul, était un formidable conteur, se souvient-elle en français. Il lui a en quelque sorte transmis le virus de l’exagération et de la fiction. « Il était né en 1927 et avait travaillé étant jeune pour des gangsters. Il m’a raconté toutes ses histoires et ses mythologies de Montréal pendant les années 1930 et 1940. Pour lui, c’étaient les plus belles années de sa vie. J’adorais ces histoires-là et j’ai toujours eu le goût d’écrire un roman qui se passerait à cette époque. »

Heather O’Neill, qui s’est beaucoup documentée sur l’époque, s’est aussi simplement inspirée de ces histoires et de son quartier, en y ajoutant sa propre touche de réalisme magique.

« On a toujours cette idée que notre histoire, à Montréal, est un peu “corrompue”. C’est une ville de péchés. On a comme une nostalgie de la boue ici et une affection pour les enfants un peu sauvages et la vie bohème. Pour ça, et parce que la vie y est bon marché, Montréal est une bonne ville pour écrire des romans », croit-elle.

À la source de l’écriture du roman, l’écrivaine cite en vrac l’écriture érotique d’Anaïs Nin, un peu de Dickens, les films de Chaplin, Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais (« un texte qui m’a marquée quand j’étais jeune »), Gertrude Stein (« pour la façon de jouer avec les phrases courtes »), la commedia dell’arte, le théâtre de Molière et les contes pour enfants d’Eugène Ionesco qu’elle lisait à sa fille.

Un roman féministe

Le mélange très particulier de conte pervers pour enfants et de réalisme teinté d’un peu de fantastique est typique, elle l’avoue, de sa manière d’écrire. « Je joue toujours avec la noirceur et avec la clarté. J’ai une manière de créer des situations violentes ou difficiles, mais je le fais avec une certaine innocence et de jolis mots. C’est une façon d’attirer le lecteur. » Peut-être aussi pour lui faire avaler la pilule amère des drames qu’elle élabore.

« Chaque jour, une personne est témoin de six miracles en moyenne, confie le narrateur du roman. Ce n’est pas que nous ne croyons pas aux miracles — nous ne croyons simplement pas que les miracles sont des miracles. Il y a tant de miracles partout autour de nous. »

Ce penchant pour les miracles invisibles et la fantaisie du quotidien, il lui vient de sa mère. « C’est comme ça que j’ai toujours vu la vie, poursuit-elle, et c’est ce que j’ai voulu capturer dans ma littérature. Dans la vie, je trouve que tout est magique et que tous les objets, même, sont vivants… »

Après avoir été maîtresse d’un riche propriétaire de bordels anglophone et actrice de cinéma porno, à une époque où la vie était particulièrement difficile pour les femmes, Rose va choisir de prendre elle-même le contrôle de cette violence. « Le corps d’une jeune fille est le lieu le plus dangereux du monde, car c’est là que la violence risque le plus de s’exercer. »

Roman féministe, Hôtel Lonely Hearts ? Oui, sans hésitation, reconnaît l’auteure. « C’est comme si le personnage de Rose avait pris le contrôle de sa propre vie pendant que j’écrivais le roman. Elle était plus agressive et dominante que ce que j’avais imaginé au début. C’est elle qui a comme pris le stylo et qui a écrit sa propre histoire. » Une histoire qui balance sans cesse entre le rose et le noir. « J’ai un peu l’impression que Rose est une sorte de croisement entre un gangster et Simone de Beauvoir », lâche-t-elle en riant.

Critique livre

Romance sans morale


« La tristesse possède toutes sortes de vérités qui vous permettent d’éprouver de la joie. » Plongée fantasmée dans le Montréal des années 1920 et 1930, son red light et ses bas-fonds, Hôtel Lonely Hearts, le 3e roman de la Montréalaise Heather O’Neill est l’histoire déchirante et mélancolique d’un duo d’orphelins éprouvés par la vie — et par les sévices que leur ont fait subir les religieuses. Lui est un prodige instantané du piano, elle a un talent inouï pour la danse et la pantomime. Rose et Pierrot feront le serment de se marier plus tard et de créer un cirque, amorçant une longue histoire d’amour impossible à la façon d’une course à obstacles. Nul doute que l’auteure possède une voix singulière et qu’elle a une obsession pour les personnages d’adolescents et les récits d’apprentissage — comme en font foi ses deux premiers romans. Un conte immoral à la beauté triste et tragique.

Christian Desmeules
Hôtel Lonely Hearts
★★★ 1/2
Heather O’Neill, traduit par Dominique Fortier, Alto, Québec, 2018, 545 pages

« Comme c’était une ville de péché, l’argent ne manquait pas pour le divertissement, et McMahon pouvait se permettre de faire de ses clubs des lieux somptueux. Il engageait des artistes de l’étranger. Il recevait même des stars du burlesque. Elles avaient de gros derrières où étaient fichées des plumes d’autruche, et des cils tellement longs qu’elles ne pouvaient pas faire grand-chose d’autre que de cligner des yeux avec mélancolie. Elles crachaient le feu et faisaient tourner des cerceaux autour de leurs hanches. »
 
Extrait de «Hôtel Lonely Hearts»

★★★ 1/2

Heather O’Neill, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Alto, Québec, 2018, 545 pages