Theresa Kishkan sur la route des Roms

L’auteure tisse le récit initiatique d’une jeune fille qui s’ouvre sur le monde.
Photo: Alexandra Bolduc L’auteure tisse le récit initiatique d’une jeune fille qui s’ouvre sur le monde.

Alors qu’elle faisait des recherches sur sa grand-mère, née en Moravie, la romancière Theresa Kishkan a découvert l’histoire des Roms de République tchèque et de Slovaquie. Lui est alors venue l’idée de s’inspirer de sa propre histoire, de celle de son père, issu de la diaspora de l’Europe centrale, et de la culture rom pour créer de toutes pièces le récit d’une jeune Canadienne fascinée par les origines tsiganes de sa grand-mère, Courtepointe.

D’ailleurs, ce roman, campé sur l’île de Victoria dans les années 1970 et conçu en courts chapitres, ne saurait porter titre plus juste, plus approprié. De fait, l’héroïne de Courtepointe, qui déteste son prénom peu usuel, Patrin, son patronyme slave, Szkandery, et son teint de gitane, se dévoile par bribes en effectuant des allers-retours dans le temps.

Dans ses souvenirs livrés en délicats fragments impressionnistes revit la figure de son père énigmatique disparu avec le secret de ses origines : « J’aurais voulu lui crier : “Comment saurais-je qui je suis si je ne sais pas qui tu étais ?” Mais je sais qu’il aurait simplement détourné la tête à cette idée, et ma mère se serait mise en colère contre moi pour l’avoir contrarié. »

Employée dans une librairie d’occasion, célibataire, solitaire, Patrin est une déception aux yeux de ses parents. Deux éléments viendront perturber sa morne existence et lui donneront la force d’aller à la culture rom dont l’a privée son père et du même coup de s’émanciper : une courtepointe héritée de sa grand-mère tsigane et la poésie.

Portant l’odeur de fumée rassurante qui flottait chez sa grand-mère, l’étoffe laineuse deviendra pour Patrin le fil rouge la reliant au passé ancestral. Tandis qu’elle s’initie au langage poétique, Patrin trouvera sa principale inspiration dans cette courtepointe, imaginant sa conception, jusqu’à ce qu’elle découvre que cette vieille couverture qu’elle reprise minutieusement est elle-même poésie.

« Je me suis rendu compte que les feuilles en loden formaient un motif. Elles n’étaient pas disposées au hasard, même si l’oeil cherchait une certaine géométrie alors que ce motif tenait à autre chose. J’ai esquissé un petit croquis pour essayer de comprendre le dessin. Un croquis, un poème : une ballade dans l’obscurité. »

Mieux encore, cette courtepointe s’avérera la clé dans sa patiente quête des origines : « Tu sais quoi ? Ce n’était pas une question, mais l’expression d’une découverte. Je pense que cette courtepointe est une carte », lui dira Jan, aspirant poète d’origine tchèque.

Sensuel récit initiatique

Alors que son héroïne se love dans ses souvenirs, transforme le réel en poésie, décrypte les secrets que recèle la courtepointe, Theresa Kishkan tisse soigneusement le sensuel récit initiatique d’une jeune fille naïve qui s’ouvre sur le monde en découvrant les horreurs de la guerre et le sort tragique des Roms au gré d’un voyage derrière le rideau de fer.

Des éclats de souvenirs de Patrin, tantôt douloureux, tantôt heureux, lesquels épousent les méandres complexes d’une pensée en ébullition, la romancière tire un portrait nuancé d’une artiste en devenir, doublé d’un récit émouvant sur la filiation et sur le devoir de mémoire.

« Des feuilles vertes sur / un fond gris, velours noir, texture de nuit, / des ombres, du fil doré, des rayons filtrant / à travers les branches.
 

Traces d’oiseaux au petit matin. / Où a-t-elle eu le brocart ? / Qui a fait l’échange du cuivre contre le lin, de la laine contre la soie ? / Qui a sacrifié son lit pour donner la toile à / matelas ?

Et qui, sa couverture pour le molleton ? / Cousait-elle le jour, / avec en arrière-plan des chevaux / attelés / à des roulottes ?

Ou la nuit, pendant qu’une voix modulait ? / Une ballade dans l’obscurité / à l’écart du feu de camp ? / Qui a perdu son lit ? »

 

Extrait de «Courtepointe»

 

Courtepointe

★★★ 1/2

Theresa Kishkan, traduit de l’anglais par Annie Pronovost, Marchand de feuilles, Montréal, 2018, 211 pages