Frédéric Beigbeder s’intéresse à l’immortalité

L’écrivain Frédéric Beigbeder publie son dixième roman.
Photo: François Pesant Le Devoir L’écrivain Frédéric Beigbeder publie son dixième roman.

Quelque part autour de 2009, Frédéric Beigbeder partage un repas avec Iggy Pop, parrain du punk et fidèle représentant du chaos. « Je m’imaginais qu’on allait boire deux bouteilles de vodka, se droguer à mort, sortir en boîte, draguer des top-modèles et finir dans le caniveau à 7 heures du matin », raconte au bout du fil l’auteur de L’amour dure trois ans et de 99 francs.

« J’en garde un bon souvenir, mais en même temps, j’ai connu des soirées plus rock’n’roll. Iggy Pop est aujourd’hui un homme très calme qui s’intéresse à la poésie, à la littérature. Il mange du quinoa, des légumes verts, boit de l’eau minérale. Il ne s’est pas mis torse nu sur la table, il n’a pas cassé de verre, il n’a pas dit qu’il avait envie d’être mon chien. »

Moralité : afin d’éviter d’être engouffrés par un crépuscule prématuré, même les plus indomptables noceurs doivent désormais se résoudre à pactiser avec l’ennemi et à s’asseoir à la même table que la tempérance. Un modus vivendi auquel adhère lui aussi Beigbeder le quinqua, prince de la nuit à la retraite, afin de juguler cette peur de la mort qui l’angoisse à la ville, ainsi qu’entre les pages de son dixième roman, Une vie sans fin.

Mais que penserait le Frédéric Beigbeder trentenaire de cette enquête sur les avancées des sciences et de la technologie permettant de croire à une éventuelle mort de la mort, horizon en direction duquel des milliardaires comme Mark Zuckerberg lancent des tonnes de fric, dans l’espoir de s’en approcher plus rapidement ?

« Il dirait que je suis un vieux con et je lui répondrais qu’il est un jeune con. On finirait par s’engueuler et j’imagine qu’on pourrait peut-être se réconcilier autour d’une bouteille de tequila. Je suis fier d’être aujourd’hui quelqu’un d’assez réactionnaire. Je pense que c’était mieux avant, pour la simple et unique raison que j’étais plus jeune avant. Il n’y a pas une grande différence entre le vieux con et l’homme sage. On pourrait même aller plus loin et dire que le secret du bonheur, c’est d’être un vieux con. À partir d’un certain âge, on connaît les endroits et les gens qui nous plaisent, on cesse de se disperser dans toutes sortes d’expériences, on devient plus simple. Peut-être que ce n’est pas de la connerie. Peut-être que c’est de la maturité. »

J’aime mes filles

Entre une visite à la Clinique du génome de Genève et un séjour dans un centre de désintoxication en Autriche, Frédéric Beigbeder célèbre donc ici avec les outils de l’ironie, de la dérision ou de la caricature une vie vécue comme si chaque jour était le dernier. Les ambitions transhumanistes de la science déboucheront sans doute sur des découvertes permettant d’apaiser les souffrants, mais tiennent surtout de la mégalomanie, sous-entend-il en accompagnant son double narcissique dans cette loufoque équipée technomédicale.

« Ce qui est le plus effrayant, c’est que si on veut vieillir jusqu’à 300 ans, il faut devenir autre chose qu’un être humain, explique-t-il. Ça me terrifie que des scientifiques veulent supprimer l’espèce humaine, pour la remplacer par un homme augmenté, un uberman. En tant que vieux con, j’aime bien homo sapiens, même s’il a fait pas mal de bêtises. »

Peu importe qu’il tente de camoufler sa sensibilité sous les rouages de ce projet journalistico-littéraire se réclamant du gonzo, Frédéric Beigbeder se révèle à plusieurs moments dans Une vie sans fin en père émerveillé. Il chante avec une absence de deuxième degré qui lui sied étonnamment bien la vie éternelle se trouvant dans les jeux et les yeux de ses filles.

Sa critique d’une société où même « ses anciens dealers [sont devenus] des apôtres de la marche en montagne, chaussés de croquenots North Face », tient aussi davantage de la boutade que du regret sincère, tant rattraper les heures gaspillées semble l’obséder.

« Il faut dire que j’ai passé beaucoup de temps dans des espèces de caves avec de la musique très, très forte à boire beaucoup d’alcool, ajoute-t-il. J’aurais, oui, pu m’apercevoir plus vite que c’était vide et pas si passionnant que ça. Je suis plus heureux maintenant avec un jardin au bord de la mer à regarder des enfants qui courent. Et ça ne m’empêche pas de me bourrer la gueule de temps à autre. »

Ne reste plus donc qu’à se faire tatouer « carpe diem » sur la poitrine ? « C’est-à-dire que je crois que c’est tout à fait normal de penser à la mort », confie-t-il sur un ton théâtralement solennel. « C’est ce qui nous permet de profiter de la vie. Aujourd’hui, j’ai déjeuné avec une copine et au lieu d’aller dans un restaurant pourri, on a décidé d’aller dans un très bon restaurant. C’est parce qu’on a peur de mourir qu’on fait ça. Si on meurt dans une heure, au moins, on aura bien mangé. C’est la même chose avec notre conversation actuelle : si elle devenait pénible ou ennuyante, il faudrait raccrocher très vite. Nous sommes mortels et n’avons pas le luxe de nous taper des conversations chiantes. »

Nous tâcherons de vous poser des questions dignes de votre temps précieux, seigneur Frédéric. « Ce n’est pas moi qui vous mets de la pression. C’est la mort. »


Contre l’éloge des mains au cul

Est-ce à cause de ses nouvelles pantoufles que Frédéric Beigbeder ne s’empresse pas de cracher la phrase à l’emporte-pièce à laquelle on s’attendait au sujet du mouvement #MeToo ? Celui qui défendait récemment Woody Allen sur les ondes de France Inter se montrera en tout cas plutôt circonspect, flairant peut-être en habile ex-publicitaire que même la misogynie papier glacé d’un magazine comme Lui (qu’il ressuscitait en 2013 et quittait en mars dernier) confine plus que jamais à une irrécupérable ringardise.

« C’est bien qu’il y ait différents avis qui s’expriment au sein des milieux féministes », observe-t-il au sujet de la lettre sur la liberté d’importuner cosignée par Catherine Millet et Catherine Deneuve dans Le Monde. « C’était aussi pas mal de rappeler que la drague n’est pas un délit. Mais j’ai trouvé le texte maladroit. On ne peut quand même pas faire l’éloge des gens qui mettent des mains au cul dans le métro. »

Critique — Beigbeder, tel quel

Le nouveau Frédéric Beigbeder est-il la catastrophe annoncée par certains médias français ? Non. Peu importe le gadget aux allures de dispositif narratif dont il s’entiche (une enquête sur le transhumanisme), le grand adolescent demeure lui-même et continue de confondre avec maestria l’art du roman et celui de la formule aphoristique, ou de la digression pop sociologique. Roman lesté de passages didactiques sur la science du génome et autres sujets abstraits, Une vie sans fin trouve sa grâce lorsque papa Frédéric raconte sa fascination pour ses filles, aux côtés de qui même la littérature n’est plus qu’une entreprise vaine. Sa fascination monomaniaque pour les seins de son épouse, elle, en peint un portrait maladroitement unidimensionnel. Ce sont néanmoins les femmes qui font résonner dans ce livre la voix de la raison, en faisant voir à leur mari ou à leur père que celui qui tente de devenir éternel passe à côté de sa vie.

Une vie sans fin

★★★

Frédéric Beigbeder, Grasset, Paris, 2018, 360 pages