Le frère Marie-Victorin voulait tout savoir sur la sexualité humaine

Le professeur et historien spécialisé dans la sociologie des sciences Yves Gingras travaille présentement à une biographie du frère Marie-Victorin.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le professeur et historien spécialisé dans la sociologie des sciences Yves Gingras travaille présentement à une biographie du frère Marie-Victorin.

Ses lettres décrivent la sexualité, masculine et féminine, avec une précision peu égalée aujourd’hui. Elles ont pourtant été écrites dans les années 1930 par un religieux. Et ce religieux était nul autre que le frère Marie-Victorin, auteur de La flore laurentienne et fondateur du Jardin botanique de Montréal.

Durant onze ans, de 1933 à 1944, l’année de sa mort, le frère Marie-Victorin a entretenu une correspondance tout à fait exceptionnelle avec Marcelle Gauvreau, bibliothécaire de l’Institut botanique, qui a aussi fondé l’École de l’Éveil, associée alors au Jardin botanique de Montréal. Réunie aujourd’hui sous le titre Lettres biologiques, recherches sur la sexualité humaine, dans une édition présentée par l’historien Yves Gingras qui paraît aux éditions du Boréal, elle dévoile le caractère totalement avant-gardiste et révolutionnaire de cet homme d’une autre époque.

Photo: Archives Université de Montréal Le frère Marie-Victorin en 1940 à Bonaventure, en Gaspésie. Il tient dans ses mains un aster de Gaspésie.

Bien qu’il ait dû faire voeu de chasteté en devenant frère des écoles chrétiennes, le frère Marie-Victorin était animé d’une forte libido. Il disait porter sa virginité « dans un vase d’argile, dans un corps avide de jouissances, prêt à se jeter dans toutes les fanges ». Et ses lettres témoignent de sa volonté de sublimer sa libido dans un échange intellectuel.

Les « lettres biologiques » qu’il échange avec Marcelle Gauvreau se situent quand même souvent à la frontière entre la correspondance érotique et les échanges scientifiques. Le religieux fait d’ailleurs référence à l’« érotisme verbal », et n’hésite pas à citer à Marcelle des passages d’un livre pornographique, Les caprices du sexe. Tous deux avaient renoncé à fonder une famille, menant des vies de célibataires. Tous deux étaient croyants, mais passionnés de science. « Rien de ce qui est humain n’est interdit à la curiosité scientifique », dit Marie-Victorin. Dans une lettre, il demande à Marcelle Gauvreau de lui décrire en détail ses séances de masturbation et ses orgasmes. Grâce au talent littéraire et à la rigueur scientifique du religieux, l’orgasme féminin, si mal connu encore aujourd’hui, est décrit avec une précision impressionnante. « Peut-être quelques détails supplémentaires sur l’anatomie et le jeu du clitoris vous éclaireront-ils, écrit-il à Marcelle, le 1er septembre 1936. Le clitoris a un gland au haut d’une sorte de genou qui est toujours palpable. Je ne sais pas si je vous ai fait remarquer que le gland du clitoris avait deux mouvements possibles. Le premier consiste dans le redressement du “genou”, le second est un mouvement le long de la ligne médiane de la vulve. L’amplitude de ce mouvement doit être normalement environ un pouce. C’est ce dernier mouvement qui est voluptueux, et c’est là l’un des moyens de la masturbation féminine. » On est vraiment très loin du discours officiel de l’Église de l’époque, qui voulait que la sexualité serve uniquement à la procréation. De l’homosexualité, le frère considère cependant qu’il s’agit d’une maladie, mais dont on ne peut pas guérir.

À l’avant-garde

Photo: Archives Université de Montréal Le frère Marie-Victorin tenant dans ses mains un chardon écailleux («Circium minganense») en Minganie, qu’il sera le premier scientifique à décrire.

Grand spécialiste de Marie-Victorin, Yves Gingras n’a pas été surpris lorsque l’existence de ces lettres, acquises par l’UQAM en 1990, a été dévoilée au public par le journaliste Luc Chartrand dans le magazine L’Actualité à la même époque. Sur une multitude de sujets, le frère Marie-Victorin était totalement à l’avant-garde de son temps et en porte-à-faux avec les dogmes de l’Église. D’une part, il considérait que pour certains prêtres, le voeu de chasteté était impossible à observer, et déplorait les déviances que cet état de fait pouvait entraîner dans les ordres. Dans une de ses lettres, qui précise que l’hymen, inexistant chez les mammifères inférieurs, apparaît chez les mammifères supérieurs, il écrit : « L’hymen serait l’expression anatomique de cette admiration de la force qui détermine la femelle dans son choix d’un mâle. » Dans une note en bas de page, Gingras relève que cette phrase « suggère que Marie-Victorin admettait l’évolution de l’homme, position alors contraire à la doctrine officielle de l’Église catholique ». Le religieux considère aussi que la masturbation chez les adolescents est un phénomène normal et sain.

L’agréable raideur des cuisses, accompagnée d’un besoin instinctif de resserrer les genoux, est plutôt, je crois, un commencement d’érection qu’un commencement d’orgasme

Après n’avoir longtemps étudié la sexualité que de façon plus ou moins « théorique », Marie-Victorin raconte avoir fréquenté et « étudié » la sexualité de prostituées cubaines, dont une jeune fille de 15 ans. À l’époque, la prostitution est légale à Cuba, mais le frère y a évidemment recours à l’insu de son ordre religieux. Il en fait cependant le récit à sa correspondante, et relève que la jeune fille paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Plus tard, on sait qu’il aura des rapports physiques avec Marcelle Gauvreau, mais il écrit ne pas avoir levé le « dernier voile » de la sexualité de sa correspondante.

Pour Yves Gingras, qui travaille présentement à une biographie de Marie-Victorin, il est hors de question que le religieux ait eu des tendances pédophiles. Lorsqu’il admet avoir des audaces éducatives lorsqu’il travaille avec les adolescents, il réalise très bien qu’il s’approche des limites de ce que la morale lui permet, et en prend note. Les lettres signées de Marcelle Gauvreau et adressées au frère Marie-Victorin ne sont pas encore accessibles au public, celle-ci étant décédée en 1968.

Lettres biologiques. Recherches sur la sexualité humaine

Frère Marie-Victorin, présentées par Yves Gingras, éditions du Boréal, Montréal, 2018, 280 pages