Dans l’enfer d’un corps de «Grosse»

Journal du rapport à son corps d’une femme sous l’emprise éternelle d’un insatiable appétit de bouffe, de sexe et d’alcool, «Grosse» raconte à travers huit dessins disséqués par leur auteure une existence au bord du précipice.
Illustration: Tiffet Journal du rapport à son corps d’une femme sous l’emprise éternelle d’un insatiable appétit de bouffe, de sexe et d’alcool, «Grosse» raconte à travers huit dessins disséqués par leur auteure une existence au bord du précipice.
« Écoute, je vais te le dire : moi, au quotidien, dans ma tête, je n’arrête pas de me traiter de grosse vache », laisse tomber Lynda Dion, avec l’aplomb de celle qui connaît trop bien son bourreau, dont elle toise le visage chaque matin dans le miroir.

Avec son titre-choc en imposants caractères, la couverture de Grosse, quatrième roman de la Sherbrookoise, laisse d’abord présager un pamphlet contre la grossophobie, mot à la mode désignant ces comportements sociaux plus ou moins conscients ostracisant les personnes en surpoids.

Et pourtant, le projet se révèle encore plus vaste, encore plus radical. Pas de compromis. C’est à une décolonisation de notre imaginaire, tyrannisé par un idéal corporel conçu pour nourrir l’insatisfaction chronique, que s’attelle Lynda Dion, debout face aux « contes de fées, aux magazines de mode, à la pornographie, au matérialisme, au patriarcat et à la religion ».

Journal du rapport à son corps d’une femme sous l’emprise éternelle d’un insatiable appétit de bouffe, de sexe et d’alcool, Grosse raconte à travers huit dessins disséqués par leur auteure une existence au bord du précipice.

Entre de grotesques séances de gavage et ces litanies d’insultes avec lesquelles elle s’autoflagelle en pensée, le double fictionnel de Lynda Dion ne cesse de punir ces chairs refusant de se conformer, au point de faire fléchir sa santé et d’empoisonner son foie. « J’avais un couteau de boucherie appuyé sur le ventre quand j’ai compris qu’il fallait que je fasse quelque chose », se rappelle-t-elle dès les premières pages.

« On va régler une affaire : écrire ça fait mal. Mais en même temps, si je ne l’avais pas écrit, ce livre, je serais peut-être morte », confie en entrevue l’enseignante de français au secondaire, qui creuse avec une opiniâtre impudeur la veine de l’écriture de l’intime depuis La dévorante (2011).

Constamment tendu entre l’appel d’air que permet la littérature et la souffrance que provoque l’auscultation de souvenirs pénibles, Grosse pose ainsi crûment la question du sacrifice de soi auquel se soumet l’écrivaine sculptant son œuvre à même la glaise salissante de son existence.

« C’est un livre violent parce que le regard que je porte sur moi dans la réalité est violent, parce que c’est ça, la vérité », explique celle pour qui « les mots écrits ont le pouvoir d’empêcher la dissolution lente de la vie ».

« En fait, si ça se trouve, je me suis retenue, poursuit-elle. Mais la détestation de soi devait être palpable, parce que je pense qu’il y a des femmes qui vont être soulagées et qui vont se dire : “Je ne suis pas toute seule.” L’écriture, c’est un acte libérateur pour moi, oui, mais je le fais aussi parce que j’ai le sentiment que ça va être libérateur pour les autres. » 

De la douleur d’enfin exister
Grosse n’est donc surtout pas un de ces témoignages signés par une femme grassouillette enjoignant à ses semblables d’assumer leur poids et d’aimer leurs bourrelets. Un programme pas forcément condamnable, mais trop peu ambitieux, en comparaison avec celui de Lynda Dion, qui s’attaque ici à la logique marchande réduisant les corps à des produits plus ou moins bien cotés à la Bourse de la beauté.

Ce livre en forme de longue confession secoue d’ailleurs d’autant plus que son auteure — professeure adorée, écrivaine célébrée — est l’image même de la femme flamboyante et cultivée, que l’on pouvait supposer bien outillée pour repousser pareil discours délétère, avant qu’il ne s’installe à demeure dans son esprit. 

« C’est en plein de ça que je parle ! Oui, c’est une absurdité que je ne sois pas capable de me libérer de ce fardeau, de tout assumer. Je ne l’ai pas appris hier, que la beauté est une construction sociale, mais je cède toujours quand même sous le poids [elle étouffe un rire] du regard des autres. C’est pas croyable comment tu te mets à exister différemment quand tu perds 10 livres. Et ça finit par jouer dans la tête de n’importe qui. »

Être autre chose qu’un corps
Dans un des chapitres les plus troublants de Grosse, Lynda Dion-narratrice se remémore comment les régimes auxquels elle s’astreignait étudiante la rendaient soudainement désirable aux yeux des garçons. Bref plaisir rapidement gâché : comment réellement goûter aux relatifs avantages de sa minceur au moment où l’on mesure plus que jamais à quel point nos kilos en trop tenaient récemment du costume d’invisibilité ?

« Évidemment que la question de la grosseur, de l’aspect physique, c’est la pointe d’un iceberg, souligne la romancière. L’été dernier, je lisais La domination masculine de Bourdieu et ça m’est apparu tellement clair que c’était ça, le problème : l’incapacité pour les femmes de vivre comme sujet plutôt que comme objet.

On pourrait penser qu’il y a une forme de défaite dans le surpoids, mais pour moi, ça a aussi été une résistance, une façon d’accumuler les couches pour être autre chose qu’un objet pour les hommes. Évidemment, ça se transforme en couteau à double tranchant, surtout quand la santé vacille. Mais au fond, ce que je pose comme question, c’est aussi ce que disent les femmes présentement dans la foulée de #MoiAussi : “Coudonc, est-ce que je peux être autre chose qu’un corps ?” »

Extrait de « Grosse »

« La grosse blesse le regard elle doit éviter d’être vue se faire discrète / quand on a des bourrelets on ne fait pas exprès pour les montrer ma mère m’a bien élevée je ne porte jamais de vêtements trop serrés je choisis des gilets ou des blouses amples des pantalons à taille élastique je m’assure toujours quand je suis assise que le tissu n’est pas pris dans un de mes plis sans quoi je tire dessus pour avoir l’air de flotter / le plus simple ce serait de ne pas avoir de corps d’être un pur esprit un cerveau une tête pleine. »

Grosse

Lynda Dion, Hamac, Québec, 2018, 218 pages. En librairie le 13 février.