Rencontre avec des écrivaines sans frontières

Henri, le carlin de l'écrivaine Marie Demers, trouve sa place dans les récits qu’elle imagine pour les adultes et pour les enfants.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Henri, le carlin de l'écrivaine Marie Demers, trouve sa place dans les récits qu’elle imagine pour les adultes et pour les enfants.

Dans Les désordres amoureux, son plus récent et deuxième roman paru chez Hurtubise cet automne, Marie Demers endure la veulerie, les mensonges, voire la violence d’une série de mauvais partis, dont elle se console auprès de son chien, le carlin Henri. Entre les pages des huit brefs romans de la collection Marie Demers, destinée aux six ans et plus, une Marie Demers beaucoup plus jeune multiplie les petites gaffes, apprend à ne pas toujours chercher la perfection et discute de graves questions existentielles avec son chien… le carlin Henri.

« C’est drôle comment les enfants posent moins de questions que les adultes sur les liens entre ma vie personnelle et mes livres », se réjouit Marie Demers, rare écrivaine à embrasser l’autofiction autant comme auteure jeunesse que comme romancière pour lecteurs majeurs. « Ils considèrent davantage le texte pour ce qu’il est. Ce qui les impressionne le plus, c’est de savoir que Henri existe pour vrai. »

À l’instar de Caroline Allard, Samuel Archibald, Fanny Britt, François Jobin, Dany Laferrière, Claudia Larochelle, ou de sa mère Dominique Demers, Marie Demers contribue comme de plus en plus de figures importantes de notre écosystème éditorial à abolir la frontière séparant le monde de la littérature jeunesse de celui de la fiction contemporaine.

Une salutaire nouvelle, observe-t-elle, « parce que la littérature jeunesse est encore considérée comme de la sous-littérature. C’est toujours utile d’entendre des auteurs reconnus dire que non, ce n’est pas facile écrire pour la jeunesse ».

Audacieux sans morale

Ah non, ce n’est pas facile ? Il y a pourtant moins de pages à combler dans un roman pour gamins, pourrait-on naïvement rétorquer. « Évidemment, mais comme on est plus limité sur le plan du choix des mots, c’est très difficile d’écrire pour les jeunes quelque chose de novateur et d’authentique, sans être moralisatrice, surtout quand on a envie de faire passer des idées, de faire tomber les tabous, de sortir des personnages trop genrés », remarque celle qui rappelle dans Presque comique ! (Dominique et compagnie), un des deux tout nouveaux tomes de la collection Marie Demers, que rire de la grosseur des gens, ce n’est pas drôle pantoute.

Presque amoureuse ! racontait pour sa part l’an dernier le béguin de Marie pour une collègue de classe, une décision suscitant encore « de petites réticences », note-t-elle, en évoquant son désir de « faire réfléchir les enfants, parce qu’ils ont aussi le droit de réfléchir. Sauf que pour ça, il faut leur offrir autre chose que des histoires de tortue qui marche vite ».

Lire des livres pour ados à 31 ans

Mais en fait, existe-t-elle réellement, dans la tête des lecteurs, cette frontière entre livres junior et senior ? « Il y a plusieurs jeunes lectrices qui m’ont demandé si elles pouvaient lire mon roman pour adultes », souligne Amélie Panneton, auteure du roman pour ados Comme une chaleur de feu de camp (Hurtubise), dont elle a amorcé l’écriture en attendant que se dissipent les problèmes que lui posait le manuscrit de son roman Petite laine (Éditions de Ta Mère). « Je leur réponds que si elles se sentent prêtes, elles peuvent se lancer. »

Un petit coup d’oeil à son compte Instagram, sur lequel elle relaie ses lectures, vous permettra de constater qu’elle fouille souvent, pour son bon plaisir, les rayons de la section pour enfants de sa bibliothèque.

« Il y a quelque chose de l’fun dans l’absence d’artifice de la littérature jeunesse, qui est dépouillée des apparats de la littérature qu’on dit sérieuse. J’ai l’impression qu’en littérature jeunesse, on a accès au coeur battant de l’histoire que l’auteur avait le goût de raconter. Je comprends que les catégories existent parce qu’on veut que les livres trouvent leur public, mais dans la réalité, c’est beaucoup plus fluide », note l’écrivaine de 31 ans, qui dit s’être « inspirée d’auteurs jeunesse comme Patrick Isabel, qui sort des cadres avec des livres qui ne sont jamais clichés, toujours nuancés, complexes, et qui font confiance à l’intelligence du lecteur ».

Aimer autre chose que le rose

Dans la mesure où personne ne s’engage en littérature dans l’espoir de fertiliser son compte en banque, diversifier ses activités permet sans doute à certains auteurs d’imaginer un jour s’affranchir de quelques dettes grâce à leurs livres. « Le créneau le plus difficile et décourageant présentement, c’est celui du roman pour adultes, où on a rarement la reconnaissance qu’on voudrait, confie Marie Demers. Je fais tout ça d’abord par vocation, mais oui, mes livres jeunesse me rapportent plus que mes livres pour adultes. »

Si les auteurs de fiction s’adressant aux nombrils secs aiment se tourner vers leurs cadets, c’est peut-être surtout pour insuffler de la diversité à un imaginaire encore peuplé de stéréotypes. « À part Simon Boulerice, j’avais l’impression qu’en littérature jeunesse, personne n’avait eu le mémo qu’on était en 2017. Disons qu’il n’y en avait pas trop, des petites filles qui aimaient autre chose que le rose », regrette Sophie Bienvenu, qui remédiait à la situation avec La princesse qui voulait devenir générale (Éditions de la Bagnole), un roman pour les 8 ans et plus.

Personnage attachant parce qu’opiniâtre et imparfait, Marie Demers aussi aime autre chose que le rose. Avec ses amourettes homosexuelles, ses amitiés interraciales et ses blagues de pet (!), elle compose un portrait de la jeune fille moderne contrastant avec celui des romans ne semblant avoir été conçus que pour faire la promotion du magasinage, de l’obéissance et de l’hétéronormativité. « C’est du female empowerment pour enfants, ce que je fais », conclut… Marie Demers.