«Le Goupil» où les pleurs et malheurs d’un rouquin

Deux ans après «Les suicidés d’Eau-Claire», l’auteur plonge dans une histoire familiale sombre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Deux ans après «Les suicidés d’Eau-Claire», l’auteur plonge dans une histoire familiale sombre.

Une sorte d’étrange exercice de réécriture du Poil de carotte de Jules Renard, qui racontait en 1894 les malheurs d’un enfant roux, subissant toutes sortes d’humiliations et rejeté par sa mère. C’est en gros la piste qu’emprunte le second roman d’Éric Mathieu, après Les suicidés d’Eau-Claire (La Mèche, 2016), une histoire familiale sombre et toxique.


Dans Le Goupil, c’est Émile Claudel, un homme aux cheveux roux né en 1945 dans un village de la Lorraine, dans le nord-est de la France, qui nous raconte sa première jeunesse. Sortez vos mouchoirs : « Toute mon enfance ne fut qu’un chapelet de terreurs, d’errances et de désappointements. Et pourtant, je voulais être heureux. »

Dans la grisaille de l’après-guerre, le narrateur, vite surnommé le Goupil par son entourage — comme on appelait le renard au Moyen Âge —, entreprend de nous livrer la chronique des humiliations vécues jusqu’à ses 18 ans — alors que l’âge de la majorité civile était de 21 ans avant 1974 en France.

Fils d’un boulanger taiseux et d’une femme au foyer acariâtre (« ces petites gens sans importance que, déjà, je détestais »), la rumeur laissait entendre que son père était peut-être un soldat américain soigné par sa mère. « J’avais le teint bistre, le visage tout en longueur, avec de grandes oreilles décollées et un long nez aquilin. Je ressemblais à une belette ou à un renard. »

Enfant malheureux et désoeuvré, à travers de timides explorations sexuelles, des mauvais coups et quelques épisodes de cruauté envers les animaux, Émile cherchera à savoir qui est réellement son père biologique, avant d’être abandonné en pension par sa mère. « L’homme qu’on appelait mon père ne vint pas me voir une seule fois. Je le haïssais. »

L’enfant en viendra à faire une longue fugue au cours de laquelle il goûtera à la vie sauvage, avant de se joindre à la petite troupe d’un magicien ambulant et d’être repris par les autorités.

Dans une prose surannée qui ne parvient jamais vraiment à s’incarner, traversée de personnages à la densité faible, Éric Mathieu nous livre une suite de saynètes sans grande logique narrative, parfois entrecoupées de petites phrases cryptiques (« Les morts n’aiment plus les vivants. Ils me le disent. Ils me rendent visite la nuit. »).

Badigeonné d’un peu de fantastique, ce roman beaucoup trop long avance à petits pas sous le poids de descriptions maniérées et verbeuses — souvent inutiles pour le récit. On ignorera jusqu’à la fin, ainsi, pourquoi le narrateur du Goupil tient à nous raconter cette histoire lointaine et somme toute banale.

Un roman sans force et sans mordant, impuissant à susciter le malaise, corseté dans une gangue d’ennui et de fausse préciosité. La puissance littéraire tient à autre chose qu’à la maîtrise du subjonctif plus-que-parfait. Pourquoi, en 2018, au Québec, produire du sous-Mauriac sans la moindre profondeur ? C’est l’unique mystère qui habite ce roman.

Extrait de « Le Goupil »

« Malgré des jours tranquilles et des nuits sereines, il m’arrivait parfois de me laisser aller à un accès de rage pendant lequel mon don ancien pour les langues, subitement, me revenait. Je débitais un flot d’injures envers ma mère, mon père, ma soeur et mon frère. Dans ces moments-là, j’en voulais à la terre entière et je hurlais en pleurant comme un nouveau-né terrorisé d’être en vie, puis je laissais tomber ma tête dans l’oreiller en espérant y mourir étouffé. »

Le Goupil

★★

Éric Mathieu, La Mèche, Montréal, 2018, 424 pages